La 4e édition de Timetochange (24-26 mars 2025), un événement de Association française des investisseurs institutionnels (Af2i) organisé en partenariat avec Option Finance et GreenUnivers a montré l’importance de penser différemment la finance du long terme, en insistant entre autres sur le rôle du non coté dans cette perspective. En particulier, il est apparu comment la « culture du benchmark » pouvait représenter un obstacle à cet objectif. Nous voudrions ici rebondir sur ces présentations et les prolonger en montrant, à la suite des précédentes newsletters, que la notion d’antimonde pourrait représenter une aide conceptuelle utile dans la recherche d’une culture non marquée par l’omniprésence des benchmarks.
Une version en ligne de cet article est disponible sous la forme d’une newsletter sur LinkedIn : ICI.
Nous avons vu dans les précédentes newsletters que l’antimonde était une notion initialement géographique, mais aussi que l’antimonde pouvait caractériser les gestions dites « déviantes » par rapport à des pratiques professionnelles reliées au CAPM et à la culture du benchmark. L’antimonde apparaîtrait bien comme un « lieu » dans lequel des gestions « déviantes » pourraient émerger et grandir, en parallèle du monde de la gestion benchmarkée. La question qui surgit est alors la description humaine de la « déviance » : qui gèrerait sans benchmark, comment, et où ? Répondre à cette question deviendrait une façon de construire une réalité objectivée, celle précisément appelée par les participants à Timetochange. Cette idée de la réalité parallèle nouvelle a été abordée par Michel Foucault avec l’introduction d’une notion qu’il appela l’hétérotopie, et qui a fait l’objet de nombreux travaux de recherche.
Qu’est-ce qu’une hétérotopie ?
Selon la publication en ligne Géoconfluences, qui s’appuie sur un article d’Émilie Viney (Viney, 2016), l’hétérotopie est un concept théorisé par Michel Foucault lors d’une conférence au Cercle d’études architecturales donnée en 1967. L’hétérotopie désigne la différenciation des espaces, souvent clos ou enclavés, mais séparés par une discontinuité avec ce qui les entoure. Le terme est forgé sur les racines grecques exprimant la différence ou l’altérité (ἕτερος) et le lieu (τόπος), mais aussi sur le mot utopie.
Si l’utopie offre un idéal « sans lieu réel » (quoique certaines utopies aient pris forme dans l’espace, comme les phalanstères ou les cités-jardins), l’hétérotopie, elle, correspond à un lieu réel (Lévy et Lussault, 2013). L’hétérotopie est avant tout un « lieu autre » en lien avec l’imaginaire : Foucault prit l’exemple du cimetière pour clarifier cette notion : le cimetière, lieu des morts par opposition aux lieux des vivants, est le support d’un très fort imaginaire collectif. Si une finance durable et climatique semble encore parfois une utopie, il existe cependant des hétérotopies où cette finance est en train de naître.
Revenons à Foucault. De nombreux types de lieux correspondent à des hétérotopies : une cabane d’enfant (porteuse d’imaginaire et interdite aux adultes), un théâtre, mais aussi des lieux de mise à l’écart comme une maison de retraite (l’hospice ou l’hôpital étant historiquement un lieu de relégation des malades, séparés du reste de la population). « Maisons closes et colonies, ce sont deux types extrêmes de l’hétérotopie » (Foucault, 2001, p. 1571). Par exemple, Jean Rieucau et Jérôme Lageiste (2008) définissent la plage comme un « territoire singulier : entre hétérotopie et antimonde ». Emmanuel Jaurand (2008) évoque le cas des places nudistes en Europe pour décrire une inscription territoriale inégalement marginale dans l’espace public. Christophe Gibout et Rachele Borghi prennent l’exemple des plages gays (Gibout 2017) et lesbiennes (Borghi 2016). Vivien Blanchet et Dominique Roux (2018) analysent le trottoir comme un espace de contestation anticapitaliste. Plus généralement, l’hétérotopie peut résulter de la clôture d’un lieu, et la plupart des exemples d’hétérotopies concernent des lieux dans lesquels on n’entre pas librement, parce que leur accès est contrôlé ou payant : aéroport, discothèque, musée, parc d’attraction, quartier résidentiel fermé.
Les enjeux actuels climatiques et environnementaux, allant jusqu’à inclure des initiatives comme le courant des spiritualités appelées « écopoétiques » peuvent créer des hétérotopies. La plateforme Hypothèses dédiée à la recherche en écopoétique et écocritique mentionne la journée d’étude de l’Unité de Recherche HLLI (ULCO) intitulée « “Un morceau flottant d’espace” : les hétérotopies maritimes dans les littératures britannique et française du XVIIIe siècle à nos jours ».
Une hétérotopie produit des différences de comportements, des écarts à la norme, voire la fabrique de nouvelles normes, un accès à des nouvelles libertés ou le respect de nouvelles règles ou contraintes. Le passage de la voix haute au chuchotement (bibliothèque, musée), ou au cri (discothèque) peut marquer l’entrée dans l’hétérotopie. Elle peut être éphémère, comme lorsqu’un événement public change provisoirement les règles et les normes dans la rue ou dans un espace public. Les hétérotopies fonctionnent comme des « contre-espaces ». Lieux d’évasion où l’on peut retourner en enfance (comme dans les parcs d’attraction), où l’on peut se projeter vers de nouvelles destinations (aéroports), où l’on peut exprimer des joies incontrôlées (stades de foot), où l’on peut vibrer au son de la musique (salle de concert, boîte de nuit), les hétérotopies sont des lieux de défouloirs autorisés (Viney, 2016).
Les six principes des hétérotopies
Michel Foucault a résumé les hétérotopies en six principes :
- Toutes les cultures produisent des hétérotopies, bien que sous des formes diverses.
- Une hétérotopie peut changer de fonction selon le temps (ex. un théâtre peut devenir un musée).
- Elle juxtapose plusieurs espaces en un seul lieu (ex. un jardin persan reproduisant le cosmos).
- Elle est souvent liée à une coupure avec le temps (temps de l’archive, temps suspendu…).
- Elle fonctionne selon un système d’ouverture ou de fermeture (accès codifié, filtré).
- Elle a une fonction en rapport avec le reste de la société : illusion ou compensation.
Du point de vue philosophique, l’hétérotopie est une pensée de la spatialité du pouvoir, de l’altérité localisée, et de la pluralité des mondes au sein du monde. Elle rejoint des préoccupations foucaldiennes sur le contrôle, la norme, mais aussi sur le désir de fuite, de différence, de réinvention.
Appliquons alors cette notion à la culture dominante du benchmark, obstacle à la mise en place d’une finance durable comme cela a été dit à Timetochange.
Les hétérotopies comme contre-cultures du benchmark
Dans un article de synthèse, Yoann Bazin et Philippe Naccache ont retracé l’origine et la diffusion de la notion d’hétérotopie dans la gestion en utilisant les mouvements sociaux comme illustration de son potentiel heuristique. En particulier, ils ont montré l’intérêt de la notion d’hétérotopie pour penser les organisations et présenté deux pistes de recherche pressenties comme prometteuses : l’esprit d’entreprise hétérotopique et l’hétérotopologie organisationnelle. Suivant cette idée, nous proposons de penser les gestions qui se voient comme des lieux de contre-culture par rapport aux benchmarks en termes d’hétérotopies.
L’hétérotopie dans la gestion de portefeuille : contre-lieux de la culture du benchmark
Les hétérotopies de la gestion peuvent se définir comme les espaces critiques qui interrogent les normes spatiales et temporelles de culture du benchmark.
1. Le benchmark comme hégémonie
La gestion indicielle repose sur une logique mimétique : reproduire un indice de marché (MSCI World, S&P 500, CAC 40…) en calquant la structure du portefeuille sur celle d’un espace normé, pris comme la référence. L’ensemble des indices tracent une carte du réel, une utopie au sens foucaldien : qui prétend représenter fidèlement le marché, mais sans lieu propre. Ils organisent l’espace des choix d’investissement selon une grammaire de critères considérés comme pertinents selon une opinion dominante : capitalisation, secteurs, cyclicité, géographie, volatilité… Le benchmark, c’est l’espace homogène de la gouvernance financière, où tout portefeuille est évalué par rapport à cet espace central, et ses écarts mesurés en tracking error dans lesquels le « alpha » remplace le désir de finance à long terme (Walter 2023), une gouvernance dans laquelle le Logos financier parle dans un monde qu’il fait croire sans limite, (Walter 2016), un « monde sans fin » pour reprendre le titre de la bande dessinée de Jean-Marc Jancovici et Jean-Pierre Lamblin.
2. L’hétérotopie comme contre-espaces de gestion
On peut concevoir des hétérotopies de la gestion : des portefeuilles qui ne cherchent ni à reproduire l’indice, ni à le battre selon ses propres critères, mais à créer des espaces autres de signification et d’action financière.
Quelques exemples :
- Portefeuilles « activistes » (fonds engagés dans des batailles de gouvernance, fonds féministes, fonds autochtones…), qui ils mettent en œuvre une politique du placement, au sens presque spatial du terme.
- Portefeuilles « ruraux » ou « locaux », qui refusent les grandes places financières et font le choix de l’économie réelle non cotée, de circuits courts.
- Portefeuilles de désobéissance financière, qui refusent certains marchés (armes, extraction, GAFAM…), et la performance comme seul critère d’appréciation.
- Portefeuilles d’investissement affectif ou expérimental, qui soutiennent des entreprises porteuses de récits, d’engagements, de formes de vie.
Ces hétérotopies financières peuvent être vues comme des zones à part, parfois marginales, parfois clandestines, mais aussi comme des miroirs critiques du système dominant.
3. L’hétérotopie comme contre-espaces de temps. Temporalités hétérotopiques
Alors que le benchmark fonctionne selon une temporalité linéaire (performance quotidienne, comparaison annuelle), les hétérotopies introduisent des ruptures temporelles :
- Temps long du changement structurel (transition écologique, innovation sociale).
- Temps suspendu de l’incertitude radicale (prise de risque entrepreneuriale).
- Temps cyclique ou « kairologique » (attente du moment propice, comme un kairós).
Ces portefeuilles ne visent pas uniquement à battre le marché mais à ne pas se soumettre à sa grammaire, à ouvrir des espaces autres, à la manière d’un théâtre ou d’un asile chez Foucault : des lieux où d’autres logiques d’actions et de décisions sont possibles.
4. Fonctions sociales et politiques
Foucault considère que les hétérotopies ont deux fonctions. Une fonction de crise ou de compensation, dans laquelle elles accueillent ce qui ne trouve pas sa place ailleurs (startup utopistes, économies féminines, savoirs subalternes), et une fonction de miroir critique par laquelle elles révèlent éventuellement les impensés de la gestion traditionnelle.
Appliquées à la culture du benchmark, ces idées ouvrent une réflexion politique : quelle est la place de l’imaginaire, du rêve ou de l’utopie dans l’allocation du capital ? Que signifierait gérer un portefeuille si l’on pensait, non pas en termes d’optimisation mais en termes de pratiques situées, subjectives, corporelles voire poétiques ? Comment réinstaller une utopie, un imaginaire durable, un rêve écologique et sociétal, dans la gestion des portefeuilles ? Les initiatives comme la fresque du climat (@ClimateFresk) ou The Other economy tentent de réintroduire cet objectif jugé a priori peu réalisable dans la finance.
Articulons à présent l’hétérotopie avec la notion d’écologie financière pour ouvrir un champ critique et spéculatif sur la manière dont on pourrait habiter l’espace financier – et sur les formes « autres » d’investissement, de valorisation et de relation au risque qui en résulteraient.
Hétérotopie et écologie financière : penser des contre-lieux dans l’espace du capital
1. Le lieu financier comme milieu normatif
La culture du benchmark constitue une organisation normée de l’espace financier. Elle produit un milieu homogène, optimisé, des métriques, dans lequel les flux sont organisés selon des logiques de standardisation, d’efficacité, et de neutralité supposée. Dans ce cadre, le portefeuille devient un habitat algorithmique (voir Walter 2023) : un lieu abstrait, sans affect, structuré par des logiques de « risk-adjusted returns », de ratios de Sharpe et de diversification optimale. La finance y est désancrée, déterritorialisée, désincarnée.
2. L’hétérotopie comme écologie située
À l’inverse de cela, des portefeuilles hétérotopiques pourraient être pensés comme des écosystèmes financiers situés, porteurs de formes de vie autres.
Dans cette perspective, l’écologie financière ne serait pas simplement une finance « verte », mais plus fondamentalement une manière de penser les interrelations systémiques entre les agents économiques, les ressources, les territoires, les récits ; une volonté de créer des lieux d’investissement habités, c’est-à-dire porteurs de mémoire, de désir, d’engagement. Ces portefeuilles deviendraient des zones de friction avec la norme du CAPM, telles les ZAD avec la norme urbanistique : ils habiteraient autrement l’espace du capital.
3. Vers une poétique des portefeuilles
Les hétérotopies financières pourraient être conçues comme des lieux sensibles selon trois dimensions, la temporalité longue du vivant et des attachements, la dimension symbolique de l’investissement (mythes, récits, croyances) et la pluralité des rationalités (éthique, politique, existentielle…). Ici, il serait aujourd’hui crucial de questionner la rationalité utilisée dans les modèles de portefeuilles, modélisée par des théories de la décision qui peinent à intégrer la démarche du non coté.
Cela rejoint l’idée d’une poétique de la finance, que l’on pourrait définir comme l’ouverture d’un imaginaire de la valeur non réductible à la métrique : là où le portefeuille devient un acte de composition entre des mondes hétérogènes, à la manière d’un jardin, d’un collage, d’un espace-récit.
4. Pour une cartographie des zones d’altérité financière
Dans cette perspective, l’investisseur ne serait plus un optimisateur mais un cartographe d’hétérotopies financières, ayant une capacité à voir des lieux de résistance (investissements militants), des lieux de mémoire (fonds communautaires ou indigènes), des lieux de soin (financement du « care », de la santé communautaire), ou des lieux de transition (fonds de décroissance, monnaies locales…).
L’écologie financière deviendrait alors une écologie de la pluralité : une manière d’habiter le monde financier sans prétendre à une unification normative, mais en laissant proliférer des formes marginales, dissonantes, voire radicales.
L’antimonde comme un espace de respiration.
Références bibliographiques
Yoann Bazin et Philippe Naccache (2016), « The Emergence of Heterotopia as a Heuristic Concept to Study Organization », European Management Review, 13(3), p. 225-233.
Vivien Blanchet et Dominique Roux (2018), « Revisiter la notion d’hétérotopie : le trottoir comme contre-espace de consommation », dans D. Roux et Y. Gicquel, Michel Foucault et la consommation. Gouverner et séduire (p. 149-172), EMS Éditions.
Myriam Houssay-Holzschuch (2007), Géographies et cultures, 57, « Antimondes : géographies sociales de l’invisible », p. 4.
Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et Écrits II, Gallimard, 2001, p. 1571-1581.
Christophe Gibout (2017), « Des corps tendus derrière la plage. Drague homosexuelle et environnement », Corps, 15(1), 111-121. https://doi.org/10.3917/corp1.015.0111
Emmanuel Jaurand (2008), « Les plages nudistes, une exception occidentale ? », Géographie et cultures [En ligne], 67 | 2008, mis en ligne le 29 décembre 2012, DOI : https://doi.org/10.4000/gc.1023
Jacques Lévy, Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, 2013 (2003 pour la première édition), p.495-496.
Jean-François Mattei (2007), Le regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne, Paris, Flammarion.
Jean Rieucau et Jérôme Lageiste (2008), « La plage, un territoire singulier : entre hétérotopie et antimonde », Géographie et cultures [En ligne], 67 | 2008, mis en ligne le 30 décembre 2012, consulté le 07 avril 2025. DOI : https://doi.org/10.4000/gc.995
Émilie Viney, « Le terrorisme frappe les hétérotopies » Cafés Géo, juin 2016,
Christian Walter (2016), « The financial Logos: The framing of financial decision-making by mathematical modelling », Research in International Business and Finance, 37, 597-604. https://doi.org/10.1016/j.ribaf.2016.01.022
Christian Walter (2023), « Désirs humains et désir des machines : l’exemple de la gestion d’actifs », Diogène, n° 281-282, p. 174-189. https://doi.org/10.3917/dio.281.0174