« Il y a cette lisière verte qui est comme une frontière de plus en plus fermée » (Jean-Louis Foncine, La forêt qui n’en finit pas, Alsatia, SSDP 23, 1972, p. 41).
Quel mouvement dans la forêt ? Le chronotope du « grand jeu »
Dans la forêt, dans le chemin à construire en pleine incertitude, on met en jeu son « je » dans une sorte de « grand jeu » que l’on peut définir avec la notion de chronotope [1]. Nous utilisons ici ce terme dans le sens dans lequel il est introduit dans les romans d’initiation ou la littérature pour la jeunesse, en particulier le genre littéraire du roman scout [2]. Dans cet article, Laurent Déom montre comment l’idée de jeu chez Huizinga [3] peut rendre compte d’un des objectifs du roman scout :
Sous l’angle de la forme, on peut […], en bref, définir le jeu comme une action libre, sentie comme “fictive” et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d’absorber totalement le joueur ; […] qui s’accomplit en un temps et dans un espace expressément circonscrits, se déroule avec ordre selon des règles données, et suscite dans la vie des relations de groupes s’entourant volontiers de mystère ou accentuant par le déguisement leur étrangeté vis-à-vis du monde habituel. »
« De quoi la forêt est-elle la métaphore ? » est la question qui était posée à l’occasion d’un colloque qui eût lieu les 16 et 17 janvier 2023 à l’Université de Franche-Comté.
La forêt comme un itinéraire personnel
Une première question peut être celle de se demander quels sont nos itinéraires forestiers personnels tels que nous les vivons dans les imaginaires littéraires. Par exemple, dans La Forêt qui n’en finit pas (1949) de Jean-Louis Foncine (« Les chroniques du pays perdu », volume 3), la forêt est pour les adolescents, ici une équipe de filles membres des Guides de France dans le dans le cadre du roman scout, le cadre d’épreuves qui les conduiront vers la maturité ou vers un nouveau savoir. Dans la littérature médiévale, la forêt ouvre vers un Autre Monde, comme dans la légende arthurienne de Chrétien de Troyes, « Yvain le Chevalier au lion ». Tandis que dans les contes, la forêt est plutôt un paysage symbolique, le lieu de tous les dangers, l’endroit où l’on peut rencontrer l’Ogre, comme dans Le petit Poucet, Le chat botté, Hansel et Gretel ou le loup comme Le petit chaperon rouge.
La forêt comme une pluralité de mondes possibles
Une deuxième question est celle de la pluralité des mondes possibles. La forêt est aussi le lieu où tout est possible comme dans les romans courtois et les épopées de la Renaissance. Dans ces romans, les héros quittent la cour, un lieu symbolique où tout est réglé, rationnel et prévisible. Ils s’aventurent dans un espace tissé d’incertitude radicale, où l’on peut se perdre pour se retrouver ensuite. La forêt est un monde régi par le hasard sauvage. Le hasard sauvage fait émerger des possibles radicalement étrangers. Dans la forêt, Roland découvre les amours d’Angélique et de Medor et devient fou. Dans la forêt, Mandricardo rencontre par hasard Doralice en route vers son futur mari et en tombe amoureux. Dans la forêt, Rosalinde découvre par hasard que Orlando, qu’elle aime, a fait le même choix qu’elle, quitter la cour. Elle se déguise en homme pour aller à sa rencontre. Dans ces mondes possibles, les genres, les repères, peuvent s’inverser (une femme se déguise en homme, on découvre des choses imprévues etc.). La théorie des mondes possibles peut constituer une expérience de pensée.
Une publication récente de Véronique Dassié apparaît ici remarquablement pertinente. L’article « Les forêts pour penser les périphéries ? » (2026) [4] montre que la forêt ne se réduit pas à un espace géographiquement périphérique. Dans les contes et les récits initiatiques, elle constitue un « autre monde », un espace liminaire doté d’une puissance transformatrice : on y entre en quittant provisoirement l’ordre ordinaire, et l’on peut en ressortir autrement. La forêt peut ainsi former une « parenthèse hors du monde » au sein de l’existence. Dassié relie également cette fonction à l’hétérotopie foucaldienne (voir L’antimonde et l’hétérotopie) : un lieu réel dans lequel les emplacements et les hiérarchies du monde ordinaire peuvent être représentés, contestés ou inversés. La forêt apparaît alors moins comme une simple périphérie que comme un espace où le monde se met à distance de lui-même, ce qui la rapproche de ce qui est appelé ici un antimonde.
La forêt comme lieu de ressourcement par la nature
Une troisième question est celle de notre rapport à la nature ou éthique environnementale. Dans le roman de science-fiction Le nom du monde est forêt (1972) d’Ursula Le Guin, on assiste à l’exploitation systématique par les terriens d’une planète forestière, Athshe, l’asservissement du peuple autochtone et une déforestation massive, thème que l’on retrouvera dans le film de James Cameron, Avatar (2009), puisque Pandora est une planète sur laquelle les habitants vivent dans la forêt. La grande référence est évidemment le récit Walden ou la Vie dans les bois (1854) de Henry David Thoreau, qui a pour objet de montrer comment, au contact de la nature, l’individu peut se renouveler et se métamorphoser, et prendre conscience de la nécessité de caler son action et son éthique sur le rythme des éléments naturels, ce qui sera le point de départ de la tradition transcendantaliste américaine.
[1] Le chronotope est un concept introduit par le théoricien russe Mikhaïl Bakhtine dans ses travaux sur le roman, notamment dans Formes du temps et du chronotope dans le roman.
[2] Voir l’article de Laurent Déom, « Le roman scout dans les années trente et le chronotope du ‘‘grand jeu’’ », Strenæ [En ligne], 6 | 2013.
[3] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, Gallimard, 1951, Les Essais, p. 34-35.
[4] Véronique Dassié « Les forêts pour penser les périphéries ? ». À la lisière du monde : pour une anthropologie des périphéries, dirigé par Sergio Dalla Bernardina et Véronique Dassié, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2026.
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