La notion d’antimonde a été appliquée à la forêt dans un article de Pascal Marty, « Le côté obscur de l’espace. Pour une application du concept d’antimonde à la forêt privée » (L’Espace géographique, 2000, tome 29 numéro 2, p. 137-149). Une forêt qui est dite privée car elle s’ouvre sur un territoire inconnu du public ou inaccessible aux promeneurs. Un territoire invisible. Une hétérotopie (voir l’article). Cette forêt représente un cadre de vie « autre » que celui qui régit l’espace visible, un cadre de vie que l’on peut identifier avec la notion de « forme de vie » que nous avons présentée pour le CAPM et en général dans le numéro de la revue Diogène (article que nous avons présenté dans cette newsletter) « Formes de vie et institutions : entre nature et artifice », 2023/1. La forêt peut abriter une nouvelle forme de vie, une contre-culture.
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La rationalité de la forêt : en-dehors de la culture du benchmark [bornes, repères]
La forêt représente une métaphore utile pour éclairer l’un des aspects de la notion d’antimonde, quand on cherche à penser le monde en-dehors de normes perçues comme inadaptées, comme le sont par exemple les normes de benchmark pour tous ceux qui voudraient gérer « autrement » qu’en suivant des indices de référence. Mais d’un point de vue normatif, il n’y a pas d’“extérieur” [1]. Ici : pas de possibilité de gérer en-dehors de la culture du benchmark. Les normes gouvernant notre action définissent des formes de vie qui ont été conçues et réglées par la volonté de maîtrise de l’incertitude, une incertitude souvent perçue comme anxiogène. La forêt va ainsi figurer un lieu symbolique situé en-dehors des normes, au-delà des règles de fonctionnement quand elles sont perçues comme étouffantes. Pour le dire autrement, un lieu « autre » qui questionnera – par sa seule existence – la rationalité à l’œuvre dans le monde. Par exemple, dans la gestion des portefeuilles, on questionnera les origines de la culture du benchmark [2]. La forêt crée une « autre » manière d’être rationnel, différente de celle qui prévaut dans le monde normé.
La forêt est un lieu dans lequel les benchmarks de toute nature n’existent plus.
Dans les romans courtois et les épopées de la Renaissance, mais aussi dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, la forêt est le lieu des possibles autres. Dans ces récits, les héros quittent la cour, lieu symbolique où tout est réglé selon une rationalité prévisible, pour s’aventurer dans la forêt, un espace tissé d’incertitude où l’on doit se perdre pour se retrouver ensuite, une sorte de confrontation spirituelle, de lieu d’épreuve. Dans la forêt, Roland découvre les amours d’Angélique et de Medor et devient fou (Orlando furioso, 1516). Dans la forêt, Mandricardo rencontre par hasard Doralice en route vers son futur mari et en tombe amoureux. Dans la forêt, Rosalinde découvre par hasard qu’Orlando, qu’elle aime, a fait le même choix qu’elle, quitter la cour. Elle se déguise en homme pour aller à sa rencontre. Dans ces mondes possibles, les genres, les repères, peuvent s’inverser (une femme se déguise en homme, on découvre des choses imprévues etc.). Dans la Légende dorée, la forêt représente une forme de nature non domestiquée, un territoire liminal entre le monde des humains et celui du divin. Les descriptions de la forêt rappellent souvent une nature hostile, parfois peuplée de bêtes sauvages, renforçant le caractère initiatique et purificateur de l’expérience.
Une bête sauvage célèbre de la littérature est, dans la légende de François d’Assise, le loup de Gubbio, relaté dans l’épisode des Fioretti. La forêt est le territoire du loup, ici une altérité radicale dangereuse. C’est l’envers de la ville de Gubbio, un espace où l’approche rationnelle échoue. L’article « Le sinthome de Gubbio » suggère que le loup peut représenter l’inconscient collectif de la ville, son refoulé. En tant que sinthome, le loup n’est pas seulement une figure à éradiquer, mais un point de fixation du manque, ce qui échappe aux normes rationnelles. Selon la théorie des nœuds de Lacan, on peut envisager le pacte de François avec le loup comme la réussite d’un nouage entre le symbolique (la parole, la promesse), l’imaginaire (la peur collective du loup) et le réel (la faim insatiable de la bête). Par rapport aux dangers des animaux sauvages de Voragine, François inverse le rapport par une rencontre corporée. Cet épisode montre l’importance de l’engagement du corps dans la prise de décision en incertitude.
Le mouvement vers la forêt d’abord, dans la forêt ensuite, permet de penser l’antimonde de manière processuelle, dynamique. Ce mouvement appelle à la fois à un décentrement de notre représentation coutumière et à l’exploration de formes de vie nouvelles ou de pratiques professionnelles ou sociales autres. Pour reprendre les mots de Maurice Godelier, dans ce mouvement vers – puis dans – la forêt nous serions appelés à « quitter notre propre monde » et à nous faire enfants pour découvrir les autres [3]. Au fil du voyage, tel un chemin de Hansel et Gretel, la forêt se révèle un lieu neuf pour se penser, soi, autrement, dans le rapport au monde et aux institutions. Il est nécessaire d’aller voir la forêt privée (dans le sens de « non publique ») pour voir ce qui est sous nos yeux mais qu’on ne voit pas. Voir l’invisible. Dans l’esprit de l’antimonde, la forêt se présente donc métaphoriquement comme un lieu de questionnement. Nous avons parlé ici de la culture du benchmark mais on peut évidemment étendre cet exemple à d’autres pratiques sociales.
Comme on l’a vu dans un précédent article, une forme de vie peut apparaître comme n’étant plus habitable et produit alors une aliénation [4]. Par exemple le malaise professionnel de gérants qui sont obligés de rester dans un couloir de performance appelé en langue anglaise une « tracking error » et en langue française (par Quetelet en 1835) une « erreur de copie » [5] alors qu’ils sont convaincus que cette culture n’est pas adaptée à leur activité, comme cela a été souligné à « Time to change » avec les témoignages des entrepreneurs ou de l’investissement dans le non coté, ou encore selon des critères ESG de finance durable et sociétale. D’un point de vue d’un horizon de long terme ou de durabilité, par exemple la prise en compte d’enjeux humains comme les communs, on peut penser que copier peut ne pas représenter en soi un objectif professionnel, si ce n’est de vie. Il faut au contraire ne plus copier, trouver un chemin autre. Dans des situations vécues comme des impasses professionnelles, ce que semble nous suggérer le mouvement dans la forêt, c’est qu’il peut être utile voire fécond de se laisser égarer en-dehors des normes et de la rationalité institutionnelle officielle, pour expérimenter quelque chose que les normes aliénantes empêchent de concevoir mais qui est peut-être de l’ordre de la vie. La nouvelle rationalité, ou rationalité de la forêt, se définirait ainsi par rapport à une nouvelle forme de vie dans un espace social régi par des normes dont on est à la fois l’auteur et le destinataire. Pour le dire autrement, la forme de vie qui émerge dans la forêt se caractériserait par l’indétermination d’un rapport encore à établir entre l’explorateur et son milieu [6]. Un appel à l’engagement de soi pour découvrir la nature du monde, c’est-à-dire une rationalité incarnée.
Comment se trace-t-on un chemin sans benchmarks ?
Itinéraires forestiers : affronter l’incertitude
Il s’agit de tracer (tailler) sa route (track) sans benchmarks.
Comme on n’est pas hors du temps, on ne peut pas flotter hors du monde, et comme on est vivant, on est obligé d’avancer. Mais dans la forêt, l’incertitude règne en maître et l’on s’y égare. Comment faire ? Comment agir quand on est perdu ? Deux modes d’actions existent et s’opposent, celui de Descartes et celui de Dante. Comparons la façon d’agir préconisée par Descartes et celle préconisée par Dante. Dans le Discours de la méthode (1637), des voyageurs se perdent dans la forêt. Descartes propose la règle suivante.
« Je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu’en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.[…] Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées : imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d’un côté tantôt d’un autre, ni encore moins s’arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu’ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n’ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir ; car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt. »
Au contraire, Dante, dans L’enfer (1314), considère que, une fois perdu dans la forêt, il s’agit de l’explorer, la forêt obscure de son égarement moral lui permettra de descendre jusqu’au fond de l’enfer au lieu de chercher la route la plus directe pour en sortir. L’idée de Dante est de considérer qu’il est nécessaire d’aller au bout de nos fragilités de nos jugements et de nos actions pour pouvoir espérer ensuite assurer une conduite plus sure. C’est la démarche que l’on retrouve par exemple dans le roman de Murakami, La ballade de l’impossible (1987).
Le Colloque sur les imaginaires de la forêt tenu les 16 et 17 janvier 2023 à l’Université de Franche-Comté introduisait sa problématique par une longue évocation d’un roman d’Haruki Murakami, le Meurtre du commandeur :
Parti à la recherche d’une petite fille, le narrateur du Meurtre du Commandeur entre dans un monde métaphorique qui se transforme progressivement en forêt : la densité et l’enchevêtrement de ses pensées produit une forêt qu’il doit traverser, aussi inextricable qu’elle lui paraisse. Au terme d’un long cheminement dans les ténèbres, sous « un entrelacement de multiples strates de branches », il entrevoit une lumière, vers laquelle il marche pour sortir de la forêt et continuer son parcours « entre le rien et l’être » : ainsi en est-il, dans nos imaginaires littéraires, des itinéraires forestiers.
Les itinéraires forestiers de l’antimonde sont tissées de chemins incertains où l’on avance sans savoir où ils se terminent, dans des forêts épaisses et touffues, telle la Marche dix mille lacs dans les contes à clefs de Mandelbrot pour donner l’intuition de la notion de hasard sauvage.
Ce sont aussi des voies cachées aux yeux du plus grand nombre, la recherche des miroirs que l’on traverse (comme Alice) avec la seule certitude qu’il est nécessaire de s’y engager sans savoir où ça nous emmène et, en cela, la rationalité de la forêt est une rationalité incarnée. Grâce à cette incarnation convoquée par la marche dans la forêt, il est possible de trouver dans l’incertitude même de ces chemins une puissante force de vie et une source constante d’inspiration. Même si cela paraît paradoxal, cette incertitude crée un chemin qui ne préexiste pas à l’inspiration. Il ne s’agit donc pas d’une ignorance sur des chemins à découvrir mais qui existeraient déjà, comme la conception traditionnelle du hasard chez Laplace, mais d’une anticipation sur des chemins qui n’ont pas de réalité avant qu’on les emprunte. C’est une projection que nous faisons en direction d’un avenir qui dépend de nos actes non encore décidés et d’un mouvement qui inclut une dimension existentielle dans laquelle le corps est engagé. Un avenir que l’on pourrait qualifier de doxastique (dans le sens où il n’est ni ontique ni épistémique).
[1] Voir Diogène, op. cité.
[2] Voir le colloque SMA-FMSH du 21 novembre 2018, « Est-il raisonnable d’être rationnel »
[3] Maurice Godelier, « Le terrain et les outils de l’anthropologie », in L’anthropologie pour tous, p. 33-38
[4] Sabina Tortorella (2023), « Une forme de vie inhabitable : esquisse d’une théorie de l’aliénation », Diogène, 281-282(1), 18-35.
[5] Voir pour cette traduction C. Walter dans Diogène.
[6] On rejoint ici l’interprétation de Michel Bitbol de la physique quantique dans Philosophie quantique. Le monde est-il extérieur ? (Éditions Mimésis, 2023) à qui j’emprunte cette expression (p. 231, n. 21).
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