Ego-histoire des chroniques de l’antimonde

L’ego-histoire définit une forme d’approche historiographique et de courant d’écriture historique à travers laquelle celui qui écrit analyse son propre parcours et ses méthodes de manière réflexive et distanciée. Pour Pierre Nora, à l’origine du terme en 1987 dans Essais d’ego-histoire (Gallimard), il s’agit d’« éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre, à essayer d’appliquer à soi-même, chacun dans son style et avec les méthodes qui lui sont chères, le regard froid, englobant, explicatif qu’on a si souvent porté sur d’autres ».

Georges Duby ajoute une précision intéressante à sa propre ego-histoire : « Tout de suite, ce point capital : je ne raconte pas ma vie. Il est convenu que je n’exhiberai dans cette ego-histoire qu’une part de moi. L’ego-laborator, si l’on veut, ou bien l’ego-faber. Parce que (…) je ne dis rien de ceux que j’aime, il est bien évident qu’ici l’essentiel est tu » (Bernard Cousin, « Georges Duby et l’ego-histoire« , dans Individu, récit, histoire, édité par Maryline Crivello et Jean-Noël Pelen, Presses universitaires de Provence, 2008).

Origines

Il est toujours difficile de trier dans les origines, toute histoire n’étant finalement rien d’autre qu’une reconstruction rationnelle que l’on écrit à un moment donné de sa vie, et qui peut changer à un autre moment.

Le nom « antimonde » que j’ai choisi pour les « Chroniques de l’antimonde » renvoie à mes lectures adolescentes de science-fiction. J’avais été un lecteur assidu de romans de science-fiction (SF), et avait suivi les parutions de la collection « anti-mondes » des disparues Éditions OPTA, qui publièrent de très grands romans de SF dans les années 1970 (ci-dessous trois d’entre eux).

Trois des romans publiés par les éditions OPTA dans la collection « anti-mondes »

Quand j’ai cherché un opérateur conceptuel permettant de penser les marges et d’explorer les géographies sociales de l’invisible ou du négatif du monde, afin de nous aider à pouvoir porter sur notre monde un regard décalé et transformer nos manières de penser, de penser le monde, ses institutions et l’autorité des normes, et de nous penser nous-mêmes, le mot « anti-mondes » est revenu à ma mémoire. Je l’ai contracté en « antimonde » et l’ai relié à la notion introduite en géographie par Roger Brunet, pour enfin le transformer à nouveau à partir de la notion de forme de vie.

Mon parcours intellectuel antérieur aux chroniques de l’antimonde est décrit dans mon mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR) soutenue en 2004 intitulé « Hasard, finance et histoire » et dont on pourra trouver le texte disponible en ligne à ma page HAL (cliquer sur le lien).

Après mon HDR, j’avais rejoint en 2008 comme chercheur associé le Centre de Philosophie contemporaine de la Sorbonne, une composante de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (ISJPS – UMR 8103) de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dans le pôle Normes, Sociétés, Philosophies. En 2024, j’ai rejoint comme chercheur associé le Laboratoire d’anthropologie politique (LAP – UMR 8177) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Manon Garcia, Stanley Cavell, Julie Mazaleigue

La première circonstance inattendue fut la soutenance de thèse à la Sorbonne en 2017 de la philosophe féministe Manon Garcia « Consentir à sa soumission. Un problème philosophique » dont son premier livre On ne nait pas soumise on le devient est issu. J’avais ensuite lu son deuxième livre La conversation des sexes. Indépendamment des enjeux épistémologiques liés aux extrêmes (voir à propos), les questions abordées par Manon Garcia mais plus généralement l’anthropologie du couple et la sexuation du monde (« homme et femme il les créa ») rejoignaient un intérêt plus ancien chez moi. Dans une interview à Mediapart (26/10/2021), Manon Garcia déclara qu’elle « a[vait] surtout écrit [son] livre pour les hommes ». Aussi, je pourrais considérer les chroniques de l’antimonde comme une sorte de réponse personnelle à cet appel, même si, évidemment, mes réflexions ici n’engagent que moi.

La seconde circonstance inattendue fut la découverte de l’œuvre de Stanley Cavell sur le cinéma, et ses réflexions sur le couple et ce qu’il appelle le « remariage » et en 2019 je participai au colloque international « La Pensée du cinéma » en hommage à Stanley Cavell organisé par l’ISJPS. La notion de conversation est un opérateur conceptuel central de la philosophie de Cavell (que je présente sommairement sur ce site à la page L’antimonde et le couple humain). J’ai cherché à juxtaposer la conversation des sexes au sens de Manon Garcia et la conversation du couple au sens de Cavell. Les analyses de films qui sont déposées sur ce site peuvent être lues comme des tentatives de prolonger l’œuvre de Cavell avec des films contemporains. Plus généralement, la notion de conversation présentée par Cavell comme un outil permettant de vaincre le scepticisme est devenue très pertinente pour moi.

La troisième circonstance inattendue se produisit alors, par la jonction avec mes travaux scientifiques sur les fractales et les marges, quand je découvris à l’ISJPS les travaux de la philosophe féministe et historienne des sciences Julie Mazaleigue, disparue prématurément en 2023. Julie Mazaleigue avait cherché à comprendre « comment les explications savantes des comportements sexuels considérés comme déviants ont contribué à transformer nos manières de penser, d’agir et de ressentir, et à nous faire devenir ce que nous sommes aujourd’hui ? ». La démarche de Julie Mazaleigue représentait l’exact équivalent pour la sexualité de celle que j’avais moi-même appliquée à la finance. En paraphrasant Julie Mazaleigue, je pourrais dire que « les explications savantes des comportements financiers considérés comme déviants ont contribué à transformer nos manières de penser et d’agir face au risque, en particulier à nous faire devenir les gestionnaires de risques que nous sommes aujourd’hui par les dispositifs normatifs et réglementaires de la gestion prudentielle (climat, environnement) qui définissent des formes de vie particulières » [1].

Formes de vie et antimondes

De ces trois circonstances inattendues sont nées les chroniques de l’antimonde. La notion d’antimonde, reliée à celle de forme de vie, m’est apparue au fil de mes réflexions comme un opérateur conceptuel permettant de penser les marges et d’explorer les géographies sociales de l’invisible ou du négatif du monde, afin de nous aider à pouvoir porter sur notre monde un regard décalé et transformer nos manières de penser, de penser le monde, ses institutions et l’autorité des normes, et de nous penser nous-mêmes. Enfin, cette démarche rejoint mon souhait de toucher un public plus large, en étant en sincérité avec soi-même.

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