L’entreprise après #MeToo – « Les agents sont-ils des anges ? »

La modernité gestionnaire a supprimé la dimension corporelle des agents. Les études critiques en management ont analysé ce processus de désexualisation en montrant qu’il s’agissait d’un mécanisme destiné à maximiser la productivité en neutralisant les corps dans le but de favoriser la rationalité désincarnée, telle une machine humaine dont l’imaginaire cybernétique représenterait un idéal dystopique. Dans la cybernétique, l’information n’est pas polarisée sexuellement. Ainsi le masculin et le féminin disparaissent des sciences de gestion.

Introduction à certains thèmes du livre

Les entreprises sont aujourd’hui à la fois un lieu de rencontres amoureuses et sexuelles, et un point de focalisation du phénomène #MeToo. De manière curieuse, à l’exception du célèbre article de Gibson Burrell (1984) sur le processus de désexualisation dans les organisations (entreprises et administrations), la recherche en sciences de gestion s’est peu intéressée à cette question.

L’ouvrage codirigé par François De March, Joan Le Goff, Christine Noël-Lemaitre, Émilie Reinhold (dir.) L’entreprise après #MeToo. Entre romances et violences, que peut le management ? (Éditions EMS, 2025, coll. « Management & société ») rouvre le dossier en reprenant les arguments de Burrell et en les complétant par des réflexions sur l’influence de l’IA pour l’environnement hypermoderne algorithmisé du monde du travail. Les contributions s’articulent autour de deux séries de questions. D’une part, quelle est l’influence de l’IA dans les transformations de la sexualité, en particulier à partir d’un point aveugle mis en évidence dès les années 1980 par Illich, la dépolarisation sexuelle des « agents économiques » due à leur réduction cognitive au traitement de l’information (l’information n’est pas polarisée sexuellement et ignore la notion de masculin et de féminin). D’autre part en questionnant l’actualité de la pensée de Bataille pour aborder ces sujets.

Je relève la question traitée dans les chapitres 1 (Baptiste Rappin : « Sans contact : inscrire le mouvement #MeToo dans l’histoire de la société industrielle et cybernétique ») et 7 (« La sexualité comme antimonde de l’entreprise ? Une réflexion à partir du film Choses secrètes« ). L’individu mis en scène dans les théories de la gestion (appelées aussi « sciences de gestion ») est réduit à sa dimension cognitive, sans corps. L’agent rationnel de la théorie microéconomique est un agent cognitif dépourvu de chair, qui pense ses décisions dans une perspective cérébrale de maximisation de l’utilité espérée. Ce modèle a été amendé et complété à partir des paradoxes d’Allais et d’Ellsberg et des réflexions de Knight et Keynes sur l’incertitude non mesurable. Les développements de Kahneman et Tversky (théorie des perspectives), de Schmeidler et Gilboa (utilité espérée à la Choquet) puis de Bewley (décision en incertitude knightienne) ont pris en compte les biais psychologiques, les attitudes devant l’ambiguïté ou l’aversion à l’incertitude. Mais, dans ces modèles, l’individu continue à être privé de corps.

Les agents humains cognitifs sont, tels les anges de la théologie catholique, vus comme de purs esprits, sujets – en raison précisément de leur désincarnation – à la puissance mimétique des marchés financiers, dont il a été montré dans de nombreux travaux comment ils contribuaient à installer des régimes d’opinion au lieu de considérer la réalité de l’économie. Les abstractions de la finance théorique construites sur cette désincarnation représentent un point ultime de l’illusion d’un monde immatériel, un monde sans limite dont on a vu comment les représentations désincarnées de la finance avaient contribué à sa dévoration (crises sociales, crise environnementale, crise climatique etc.). Par la désincarnation des agents, le monde des anges devient le monde du diable.

En 1947, Bernanos avait vu dans cette désincarnation qui transformait la personne humaine en robot, un danger pour la civilisation. Bien qu’ayant été évacuée des sciences de gestion, la sexualité imprègne les organisations non sexualisées, un processus appelé de « re-sexualisation » dont les traces prennent des formes variées, qui se reflètent dans les enjeux des relations entre hommes et femmes.

Table des matières de l’ouvrage L’entreprise après #MeToo

(Éditions EMS, 2025)

Introduction

La sexualité, impensé de la recherche en management
François De March, Joan Le Goff, Christine Noël Lemaitre & Émilie Reinhold


PREMIÈRE PARTIE

Réalité(s) de la sexualité à l’ère de l’intelligence artificielle

Chapitre 1.

Sans contact : inscrire le mouvement #MeToo dans l’histoire de la société industrielle et cybernétique
Baptiste Rappin

  • Introduction. Déplacer le regard
  1. La société industrielle et le passage du « règne du genre vernaculaire » au « régime du sexe économique » selon Ivan Illich
  2. L’anthropologie neutre de la compétence
  3. Le tournant informationnel et cybernétique de la société industrielle
  4. Du corps au signe
  5. #MeToo, événement de la société sans contact

Chapitre 2.

Intelligence artificielle, révolution érotique et érobots dans les sociétés incertaines postmodernes : le regard des acteurs de l’industrie du sexe et de l’organisation
Mounira El Bouti & Faouzi Bensebaa

  1. Sexe, IA et numérique : l’explosion de l’industrie du sexe et les érobots
  2. De l’érobotique à la socio-érobotique : un cadre conceptuel en élaboration
  3. Acteurs, robotisation des pratiques et des relations sexuelles

Chapitre 3.

Déséxualiser le travail après #MeToo ? Les résistances masculines à la régulation des mœurs dans les industries créatives
Farah Deruelle

  • Introduction. Désexualisation et mise en crise du travail après #MeToo
  1. La fin de la « séduction-à-la-française » au travail ?
  2. De l’hédonisme du travail à son aseptisation perçue
  3. La crainte d’une censure artistique féministe
  • Conclusion. Les « crises » de la masculinité indexées sur les crises professionnelles

Chapitre 4.

Les sexualités, une question anthropologique et politique
Laurent Bibard

  • Introduction. Ce que #MeToo veut dire, et sur la notion d’organisation
  1. Masculin et féminin : les dévoiements politiques possibles de ces deux pôles constitutifs de notre humanité
  2. L’humanité, animalité « dé-générée » et l’adossement à une hiérarchie verticale descendante constitutive
  3. Le devenir « Adulte » libre, d’égal à égal, et « responsable »
  4. L’humanité comme irréductible « tension » entre ces deux pôles
  5. Adultes, Parents, Enfants : le féminin et le masculin en tension

DEUXIÈME PARTIE

Quelle sexualité dans l’entreprise ? Controverses sur une question sensible

Chapitre 5.

La sexualité au travail est-elle une question éthique pertinente pour les grandes entreprises françaises dans l’ère post-#MeToo ?
Christine Noël Lemaitre

  1. La sexualité dans les organisations, une question éthique ?
  2. Démarche et méthode de notre étude
  3. Un minimalisme éthique prégnant au sein des organisations du CAC 40

Chapitre 6.

Détourner la lutte contre les violences sexuelles, un stratagème efficace ? Les conflits de pouvoir chez Emmaüs (2023-2024)
Joan Le Goff

  1. La part de l’ombre de l’abbé Pierre : les révélations de juillet 2024
  2. Un séisme organisationnel : la déstabilisation profonde d’Emmaüs France
  3. De la relativité de l’inédit : en quête des révélations à venir
  4. La leçon des 36 stratagèmes : utiliser #MeToo pour solder une prise de pouvoir
  • Conclusion. L’efficacité stratégique au risque du cynisme

Chapitre 7.

La sexualité comme antimonde de l’entreprise ? Une réflexion à partir du film Choses secrètes
Christian Walter

  1. L’ignorance du corps dans les sciences de gestion
  2. Forme de vie inhabitable et nécessité de l’antimonde
  3. Choses secrètes : voir l’invisible

Chapitre 8.

#MeToo : une négation sans reste de l’érotisme bataillien ?
François De March

  1. Les critiques de #MeToo et #BalanceTonPorc
  2. Pourquoi une telle violence ? Les hypothèses de Marcela Iacub
  3. Enquêtes sur les relations sexuelles
  4. Le féminisme radical de #MeToo et l’érotisme bataillien

OUVERTURE

Organiser la prostitution pour éviter l’hypocrisie ?

Chapitre 9.

Qui a peur des putes en puissance ?

Émilie Reinhold

  1. Une recherche inachevée
  2. Le défi d’une méthodologie incarnée
  3. Le sexe en tant que transaction
  4. La monnaie vivante de Pierre Klossowski
  5. La pute, artiste du sexe
  6. La prostitution comme profession libérale
  7. En guise de conclusion

Chapitre 10.

La prostitution, un entrepreneuriat invisibilisé ?

Entretien avec Mylène Juste, par Émilie Reinhold & François De March

  1. L’entrée dans la profession
  2. L’organisation du travail
  3. La clientèle et la tarification
  4. Les prestations sociales et l’administration fiscale
  5. Le secteur
  6. La défense des travailleurs
  7. La criminalité et les forces de l’ordre
  8. Le corps au cœur de la prestation

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