L’antimonde et la théologie de la culture

C’est grâce à Laurent Gagnebin que j’ai découvert Paul Tillich, un des très grands théologiens du XXe siècle, au cours d’un lumineux hiver 2004 en montagne. Quand je lus son Théologie systématique, je fus littéralement captivé. Il n’est pas question dans ce court billet de présenter Tillich, mais seulement de dire en quoi sa manière de voir m’a tout de suite plu ou, pour être un peu plus précis, en quoi ses idées sont entrées dans mon esprit comme dans un lieu qui les attendait déjà auparavant, comme préparé pour elles.

Pour découvrir Tillich, on peut lire les introductions proposées par Bernard Reymond (1933-2025) ou André Gounelle (1933-2025), deux théologiens protestants francophones de grande envergure, grâce auxquels une pensée théologique américaine est parvenue aux étudiants et chercheurs de langue française dans les années 1960. Pour Bernard Reymond, on lira avec profit son autobiographie intellectuelle Sur la trace des théologies libérales. Un demi-siècle de rencontres et de réflexions (Van Dieren, 2002). Pour l’œuvre d’André Gounelle, je renvoie à Théologie du protestantisme (Van Dieren, 2021) pour découvrir l’ampleur de ses réflexions.

Je voudrais dire ici pourquoi et comment ces « Chroniques de l’antimonde » sont irriguées par les conceptions de Tillich.

Théologie de la culture

Le point très important pour moi quand je lus la Théologie systématique fut la découverte de la notion de « théologie de la culture », introduite par Tillich dans un livre publié en 1959. Dans Théologie systématique, Tillich en parle de la manière suivante (p. 62 sq. de l’édition 2000 aux Éditions du Cerf). Il s’agit

« d’analyser la théologie qui se trouve derrière toutes les expressions culturelles, pour découvrir la préoccupation ultime dans le fondement d’une philosophie, d’un système politique, d’un style artistique, d’un ensemble de principes éthiques et sociaux ».

C’est une perspective qui consiste à chercher, dans une œuvre quelle qu’elle soit, sa « préoccupation ultime », un terme de Tillich que j’aimerais appeler et renommer son « principe de vie », un principe de vie qui apparaît entre autres dans le style de l’œuvre, et que je recherche dans mes analyses de films. Tillich insiste sur le rôle du « style » qui vient du domaine des arts, pour l’appliquer à d’autres domaines, et il parle d’un « style de pensée », d’un « style de politique », d’un « style de vie sociale » etc. Je prolongerais volontiers ces exemples par la notion de « style scientifique » au sens de Ian Hacking. Pour Tillich, pour aller jusqu’au fondement d’une démarche, « au niveau où une préoccupation ultime exerce son pouvoir directeur », il faut une intuition qu’il qualifie de religieuse. Cette intuition va être au fondement de la « théologie de la culture ».

Dans Évangile et liberté 357 (mars 2022), André Gounelle concède que l’expression « théologie de la culture » a quelque chose d’insolite. En général, la théologie est perçue comme la science qui s’intéresse avant tout au message chrétien ou au texte biblique. Pourtant, nous dit Gounelle, cette expression peut se comprendre si l’on admet que « la culture exprime la manière dont l’être humain comprend et éprouve ce qu’il vit ». La culture « reflète notre condition en tout temps avec ses forces et ses détresses », elle dévoile de l’essentiel.

Outre les films, j’applique cette idée dans les arts visuels en examinant les productions de trois artistes. Par exemple, la démarche artistique de Clothilde Matta est axée sur l’idée que des failles profanes conduisent au sacré. Celle de Sophie Badens cherche à montrer que l’intime conduit à l’essentiel par le corps. Les images de Cécilia Jauniau cherchent à refléter notre condition sexuée. Dans ces trois exemples, la production artistique révèle notre condition humaine avec ses forces et ses faiblesses. Sophie Badens et Cécilia Jauniau nous font sentir quelque chose de la souffrance ou de la la lutte avec des puissances négatives (les « démons » dans les mythologies religieuses traditionnelles) que leur travail artistique revisite. Clothilde Matta nous fait entr’apercevoir que du chaos peut surgir un éclair de lumière. Ces trois productions artistiques sont mues par une préoccupation ultime qui est celle de la vie et du sacré. Elles permettent d’incarner des notions philosophiques abstraites comme l’être ou le non-être. Une perception directe sans métaphysique. Une théologie de la culture permet de relier ces démarches artistiques avec un fondement « religieux » dans le sens que Tillich donne à ce mot. Pas une religion établie ou institutionnelle, mais un questionnement spirituel qui permet de percevoir les interrogations que nous portons en nous.

Une approche religieuse traditionnelle (on trouve les « réponses » à ces questions dans les textes sacrés) courrait le risque de vouloir épuiser le questionnement humain, de tarir ce qui jaillit du plus profonde la nature humaine. Une théologie de la culture s’appuie sur ces productions et en fait des vecteurs d’accès à ce qui les fonde. C’est la méthode appelée par Tillich « méthode de corrélation », qui met en résonance les questions existentielles et les réponses théologiques. Laurent Gagnebin la résume très clairement dans un article publié dans Évangile et liberté 369, « La corrélation, d’après Paul Tillich« .

Une démarche entreprise par exemple dans la littérature par Laurent Gagnebin avec ses études sur Simone de Beauvoir, Camus, Gide ou Sartre (rééditées dans L’athéisme nous interroge, Van Dieren, 2009, voir aussi sur ce site Laurent Gagnebin : Simone de Beauvoir ou le refus de l’indifférence).

Théologie des voyageurs

Comme le remarque Gounelle, « spirituellement, nous ne sommes jamais au repos, bien installés dans un édifice stable de certitudes ; nous sommes en chemin, marchant sur des routes qui vont toujours ailleurs, plus loin ». Dans son Essai sur le fait religieux, le pasteur et théologien protestant Georges Marchal aimait dire que toute théologie est une « théologie des voyageurs » (Berger-Levrault, 1954, p. 315). C’est la raison pour laquelle le thème de la forêt est important dans les « Chroniques de l’antimonde ».

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