Hérode et les rois mages. À propos d’Oppenheimer (2024) de Christopher Nolan

Article paru dans Esprit, juillet 2025 EN LIGNE ICI

Robert Oppenheimer (Cillian Murphy) voit. Il voit des « choses que personnes n’a jamais vues » et a des « pensées que personne n’a jamais eues [1] ». Les superbes images du début du film montrent l’infiniment petit en mouvement et nous font entrer dans le mystère de la matière à l’échelle quantique, une esthétique saisissante dans des séquences visuelles qui représentent les visions hallucinatoires d’Oppenheimer : « j’étais perturbé par des visions d’un univers caché » dira-t-il lors de son audition de 1954 auprès de la commission pour le renouvellement de son habilitation sécurité. Ce don, cette capacité à voir l’invisible microscopique sous le macroscopique visible, va être à l’origine d’une carrière scientifique exceptionnelle doublée d’une influence majeure sur la science américaine dont la trace technologique sera la mise en œuvre du projet Manhattan, un projet militaire qui aboutira aux premières explosions atomiques de l’histoire humaine. C’est cette carrière que retrace le film Oppenheimer (2023) de Christopher Nolan, un film aux très grandes qualités narratives et cinématographiques, qui ouvre à une profonde réflexion sur la science moderne dans ses rapports avec la politique et les logiques de puissance, porté par la superbe musique de Ludwig Göransson. Le projet Manhattan, centre du film, est le lieu du débat des physiciens nucléaires entre le moteur profond de la recherche fondamentale, la quête de la merveille qu’on va admirer [2], et l’usage militaire de leurs découvertes majeures sur « l’univers caché ». Le film montre les scientifiques divisés entre la quête de l’émerveillement et la crainte des conséquences que le complexe militaro-industriel pourrait en tirer.

De la superposition quantique à la bombe atomique

Oppenheimer a joué un rôle clé dans l’introduction et le développement de la physique quantique théorique aux États-Unis. Le film dépeint remarquablement sa personnalité complexe et constamment tourmentée, oscillant sans cesse entre des choix qui semblent impossibles à résoudre simplement, en permanence écartelée entre deux issues qui apparaissent contradictoires conduisant à deux postures différentes. En science, entre l’émerveillement et la crainte ; en politique, entre une fidélité aux États-Unis et une sympathie pour le communisme ; en amour, entre la biologiste Katherine Harrison (Emily Blunt) qui va devenir sa femme et la psychiatre et membre du Parti communiste des États-Unis, Jean Tatlock (Florence Pugh) avec laquelle il a une relation amoureuse passionnée. Une difficulté à choisir qui a été modélisée en théorie quantique de la décision [3] par la description d’états d’esprit superposés, la superposition quantique étant précisément le phénomène physique sur lequel Oppenheimer va travailler et qui l’attire. Comme si sa vision intuitive d’une nouvelle physique reflétait sa vie psychologique profonde. Comme s’il y avait une mystérieuse résonance entre le monde microscopique qu’il démêle avec génie et le monde macroscopique dans lequel il s’emmêle avec difficultés. La narration est régulièrement traversée par les visions d’Oppenheimer sur le comportement de la matière à l’échelle atomique, des paradoxes qu’un tableau de Picasso – que le film le montre contempler (un visage, à la fois de face et de profil) semble parfaitement représenter (la lumière, à la fois onde et particule).

Le début du film présente l’émerveillement du projet de connaître qui incite les scientifiques à se surpasser dans l’espoir d’atteindre une vérité ultime sur la matière. Un espoir peut être illusoire mais fortement mobilisateur. Au département de physique de Cambridge, Niels Bohr (Kenneth Brannagh) a repéré Oppenheimer car, lui dit-il « vous étiez à mon cours et avez posé la seule question valable ». Bohr compare l’algèbre aux partitions musicales, des signes sur le papier et ajoute que ce qui compte réellement n’est pas de lire la musique mais de l’entendre. « Entendez-vous la musique, Robert ? » lui demande-t-il. Oppenheimer répond « j’entends ». Bohr envoie Oppenheimer à Göttingen où il découvre avec enthousiasme les balbutiements de la nouvelle théorie quantique auprès de Max Born. Il retourne aux États-Unis où il devient en 1929 professeur à l’université de Berkeley, poste dans lequel il formera une génération entière de physiciens américains aux méthodes mathématiques récentes de la physique quantique.

Sa curiosité intellectuelle semble sans limite et s’étend à l’astronomie gravitationnelle. S’appuyant sur la théorie de la relativité générale d’Einstein, il publie un article fondamental qui montre comment les étoiles massives peuvent s’effondrer en trous noirs. Une très belle scène du film se passe en 1939, au moment où Oppenheimer apprend à Berkeley la publication de l’article d’Otto Hahn sur les résultats expérimentaux de la fission de l’uranium[4]. Comprenant immédiatement les enjeux de ces résultats, il entrevoit la possibilité d’une réaction en chaîne, qui permettrait de fabriquer une nouvelle arme, un nouveau type de bombe.

La seconde guerre mondiale voit grandir la menace nazie avec le danger de la bombe atomique allemande. Alors le projet Manhattan est lancé. Oppenheimer avait eu ces mots : « tout jeune je me disais : et si je pouvais trouver le moyen d’associer physique et Nouveau-Mexique ? ». C’est chose faite avec la création du site militaire de Los Alamos. L’objectif à la fois scientifique, technologique, militaire et politique est la fabrication dans un délai extrêmement bref d’un engin d’un nouveau genre, la première bombe atomique. Oppenheimer expliquait dans ses cours qu’il n’y a que des probabilités, qu’il il ne fallait pas chercher plus loin. N’y aurait-il pas un risque que l’explosion atomique produise une réaction en chaîne au niveau planétaire et embrase l’atmosphère, une probabilité non nulle que le monde se détruise ? C’est l’occasion pour Nolan de résumer en une phrase concise l’essence de la controverse sur l’interprétation du formalisme quantique qui opposa Einstein à Bohr et qui parcourut tout le vingtième siècle[5]. Une scène émouvante du film montre Oppenheimer et Einstein. Alors qu’Oppenheimer s’ouvre à Einstein de son inquiétude à propos d’un risque possible d’embrasement atmosphérique, Einstein lui répond : « Nous y voilà. Égarés dans votre monde quantique rempli de probabilités, à la recherche de certitudes ».

La première bombe atomique, baptisée Trinity, va être testée le 16 juillet 1945 au milieu du désert sur le pas de tir d’Alamogordo (splendides images du film en IMAX). La lancinante musique de Göransson qui rythme le mouvement inexorable vers l’explosion s’est totalement arrêtée, laissant le spectateur contempler dans un grand silence le basculement irrémédiable qui vient de se produire dans l’histoire de l’humanité. Une séquence narrative stupéfiante de justesse pour faire ressentir l’ampleur de ce qui se vient de se passer. Le premier nuage atomique de l’histoire monte dans le ciel. « Dieu trinitaire, frappe mon cœur » avait dit Oppenheimer.

Après la reddition de l’Allemagne nazie, un débat va opposer Oppenheimer aux scientifiques partisans de l’arrêt du programme atomique qui estiment que la défaite du Japon est assurée. Il leur répond « leur défaite semble assurée, sauf pour un GI qui se prépare à les envahir ». Le débat sur l’usage de la bombe atomique contre le Japon a fait l’objet de nombreux travaux d’histoire contemporaine. D’une part, l’un des arguments était la prise en compte d’un nouveau genre de menace, les attaques kamikazes japonaises (air, puis mer, puis terre), une forme de guerre contre laquelle aucune riposte militaire classique n’apparaissait possible. Face la mort voulue des kamikazes, lancer la mort nucléaire semblait la seule réponse. D’autre part, on sait aussi aujourd’hui que Truman pensait que les Japonais étaient prêts à capituler et que la bombe sur le Japon n’était pas nécessaire de ce point de vue. Pour Truman, la bombe était une manière de démontrer la puissance américaine à Staline, ce qui fait apparaître un autre usage de l’arme atomique : la guerre froide aurait démarré à ce moment-là. Le film ne montre pas les deux bombardements du 9 juillet sur Hiroshima et du 9 août sur Nagasaki, mais les visions d’Oppenheimer pendant la conférence qui les suit, lorsqu’il s’imagine devant des corps calcinés. Oppenheimer lisait le sanscrit. Le film le montre avec une adaptation du verset 11.32 de la Baghavad-Gita, le texte fondamental de l’hindouisme védique qui relate l’histoire de Krishna,

« je suis devenu la mort, le destructeur de mondes ».

Les rêves des savants et la volonté du prince

« De la matière dont les rêves sont faits » est le titre d’une pièce écrite par Élisabeth Bouchaud, directrice du théâtre de la Reine Blanche, qui aborde la question des relations entre l’univers visible de la matière et l’univers invisible des rêves. Il peut permettre de penser la question du passage de la recherche à la technoscience, la manière dont les rêves des savants prennent corps au moyen de machines, qui est exactement la question posée par le passage de la mécanique quantique et de la fission nucléaire à la bombe atomique. Trinity agit sur la matière dont les rêves des physiciens étaient faits.

Le retour à la paix est aussi la période de la guerre froide, celle de la recherche de la bombe H. La volonté de l’URSS d’utiliser la science dans le contexte de la puissance étatique face aux États-Unis apparaît dans l’une des scènes du film, quand on apprend que le physicien nucléaire Klaus Fuchs, qui avait fui l’Allemagne nazie comme adhérent du parti communiste allemand et qu’Oppenheimer avait fait venir à Los Alamos, travaillait en réalité pour les services secrets soviétiques. Considéré comme l’un des espions nucléaires les plus importants du vingtième siècle, il fournit des données technologiques cruciales à l’URSS qui permirent aux soviétiques de rattraper leur retard scientifique sur les États-Unis et accélérèrent le projet de bombe atomique soviétique, décidé en grand secret fin 1942 par Staline, qui avait été lui-même informé du projet Manhattan américain. Les rêves des savants sont pris dans les enjeux politiques. En 1954, en pleine guerre froide et sous l’influence du maccarthyste Lewis Strauss, en raison de ses anciennes relations communistes, Oppenheimer est écarté de la gestion du programme nucléaire américain lors de son audition par le bureau de sécurité de la Commission de l’énergie atomique des États-Unis qui lui retire l’habilitation de sécurité.

Les sciences n’ont jamais été indépendantes de la politique des États. Elles ont toujours dépendu de la volonté du prince. Les techniques puis les technologies ont toujours été perçues comme des éléments essentiels de souveraineté et de puissance nationale. Louis XI, déjà, avait compris qu’un État puissant devait disposer de ses propres techniques de production et en avoir la maîtrise. Pour contrer la maîtrise technique de l’Italie sur la production de la soie, et malgré les réticences du Consulat de Lyon car l’économie des Lyonnais dépendaient des marchands italiens, Louis XI décida le 23 novembre 1466 d’installer à Lyon une manufacture de soie en faisant venir des techniciens et des ouvriers italiens pour la construire. Le président chinois Xi Jinping ne fit pas autre chose quand il décida d’installer le laboratoire de sécurité biologique P4 (pathogène de classe 4) dans l’Institut de virologie de Wuhan en faisant venir des scientifiques français pour le construire sur le modèle du laboratoire P4 Jean-Mérieux de Lyon. Il y eut un transfert de la technologie française sur l’étude des virus, domaine dans lequel la France avait acquis une maîtrise scientifique de longue date, en partie grâce par sa situation d’ancienne puissance coloniale (les Instituts Pasteur d’outre-mer étaient parmi les centres de recherche mondiaux les plus réputés en maladies tropicales).

Dans une interview récente, Jean-Hervé Lorenzi a eu ces propos : « Nous n’avions pas vu venir que la Chine deviendrait une immense puissance scientifique [6] ». Le Chine a une tradition d’excellence mathématique très ancienne et très vivante (médaille Fields en 1982, 106 médailles d’or aux Olympiades internationales de mathématiques en vingt ans) mais l’Occident avait pris de l’avance en physique puis dans les autres sciences. Au moment de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, la demande chinoise de transferts de technologie dans les contrats commerciaux passés avec les entreprises occidentales était une constante. L’objectif était de rattraper un retard scientifico-technique. Le discours du président Xi Jinping au XIXe Congrès national du Parti communiste chinois en 2017 était très clair. Il s’agissait désormais de faire de la Chine une grande puissance scientifique. Le pouvoir politique a toujours eu besoin d’exploiter au maximum les talents des scientifiques pour améliorer sans cesse sa puissance, d’utiliser la science à des fins de destruction et non de contemplation.

On peut trouver dans l’histoire un moment particulier qui exemplarise de manière symbolique ce dilemme contemplation-destruction, celui de la naissance de Jésus à Bethléem, tandis que la politique s’agite à la cour du roi Hérode. Hérode 1er fut roi de Judée de 37 av. J.-C. à sa mort. L’histoire lui attribue des qualités de bâtisseur, avec des grands travaux comme la reconstruction du Second Temple de Jérusalem, les forteresses de Massada ou le port artificiel de Césarée maritime. Il est connu dans la tradition chrétienne comme celui qui a ordonné l’exécution systématique de tous les enfants mâles âgés de moins de deux ans à Bethléem et dans ses environs, épisode relaté dans l’évangile selon Matthieu. Selon le récit de Matthieu (chapitre 2), cet ordre aurait été donné à la suite de la visite de savants venus d’Orient, appelés « rois mages » dans la tradition, qui venaient lui demander « où était l’enfant qui venait de naître », enfant que les juifs attendaient comme leur Messie et leur futur Roi. Les savants suivaient leurs rêves, guidés par l’étoile, pour aller contempler l’enfant de la crèche. Mais, prenant peur pour sa propre royauté, Hérode décida d’utiliser la science des mages pour trouver le lieu de la naissance et tuer l’enfant. Il leur demanda de lui dire quel était ce lieu de leur découverte une fois qu’ils l’auraient vu. Mais, nous dit le récit, « avertis en songe », encore un rêve, les mages rentrèrent par un autre chemin sans passer la cour d’Hérode. C’est parce que la science des mages lui échappa qu’il décida, en aveugle, de tuer tous les enfants mâles sans distinction. Le contraire de ce qui se passa à Washington en 1945 : lors de son entretien avec Truman, Oppenheimer comprend que les savants ont été dépossédés de leur découverte.

À la cour du roi Hérode ou à la suite des rois Mages ?

Ainsi la question semble se poser en permanence avec le développement de la science moderne. À côté des objectifs politiques du prince, les rêves des savants en quête de vérité sur le monde, la curiosité scientifique, la libido sciendi, n’ont jamais cessé de représenter un moteur puissant de la recherche. Une très belle représentation créée au théâtre de la Reine Blanche en novembre 2024 avec la Société Française de Physique, dans la série « Des savants sur les planches » donne une clé d’entrée dans le mystère de ces rêves. La pièce de théâtre « La fragile singularité de l’esprit humain [7] » mettant en scène le physicien nucléaire Jacques Treiner, est remarquable par ce qu’elle donne à comprendre du processus qui pousse les scientifiques à chercher, loin des objectifs de puissance militaire, une curiosité jamais éteinte. Treiner rappelle que les savants sont « des êtres de désir » qui « recréent le monde par la pensée » en se construisant des « représentations mentales » (telles les visions d’Oppenheimer au début du film ou celles de Lise Meitner sur le mécanisme de fission nucléaire), et que le sentiment de comprendre advient lorsque le savant éprouve dans sa chair cette adéquation. Cette sensation procure « un plaisir qu’on est contraint de partager ». Il s’étend longuement sur l’exemple de Galilée en commentant « c’est absolument magnifique ».

Rappelons le chant de victoire que Galilée laisse jaillir en 1610 dans le Sidereus Nuncius avec une joie non dissimulée devant son extraordinaire découverte :

« Ce sont de grandes choses que nous proposons aux regards et à la réflexion de tous les observateurs de la nature : grandes (…) par leur excellence propre et leur nouveauté sans exemple »

Il est alors frappant de constater que des mots presque identiques sont dits en 1618 par Johannes Kepler quand il relate sa découverte des orbites elliptiques. Dans la préface de Harmonices Mundi (L’Harmonie du monde), Kepler écrit : « à présent j’ai été illuminé au sein d’une très admirable contemplation (…). Plus rien ne me retient de m’abandonner à un transport sacré en confessant que j’ai dérobé les vases d’or des Égyptiens pour en faire un autel à mon Dieu, si loin des frontières de l’Égypte ». L’histoire des sciences relate les nombreux exemples de ces chants de victoire. Oppenheimer pourrait reprendre à son compte le chant de victoire de Kepler, « j’ai dérobé le vase d’or qui contenait les secrets de la matière à l’échelle quantique ». D’où la scène du film Oppenheimer, au moment de Noël à Los Alamos. Bohr, que le général Groves (Matt Damon) a fait exfiltrer du Danemark, dit à Oppenheimer qu‘il est devenu un Prométhée américain.

Mais d’où vient ce désir de recherche, pourquoi chercher ? C’est la question que l’on posa en 1995 à l’astrophysicien suisse Michel Mayor au moment de la découverte de la première planète en dehors du système solaire (« exoplanète »). Il donna cette réponse :

« À quoi bon chercher d’autres planètes si nous ne pouvons pas nous y rendre ? Pourquoi chercher d’autres formes de vie si nous ne pouvons pas communiquer avec elles ? Si vous avez déjà regardé les anneaux de Saturne dans un télescope, vous connaissez une partie de la réponse. Nous cherchons pour nous émerveiller [8] ».

L’émerveillement. Des astronomes qui cherchent une étoile pour s’émerveiller, voilà qui rappelle le récit des mages de l’évangile (le mot grec qui désigne un « astronome » est le mot « magos », mage) : « à la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie ». La science qui intéresse les mages est celle qui leur apporte la joie. Treiner parle d’une « beauté qui submerge » et de l’enthousiasme du savant quand il « découvre ».

Mais les conditions du développement de l’activité mentale créatrice peuvent être menacées. On pense aux croyances religieuses et aux idéologies politiques. Dans le film, une scène montre Oppenheimer expliquer au général Groves que la chance qu’ils ont provient de l’antisémitisme d’Hitler qui a refusé la physique quantique comme une « science juive ». Épisode qu’on peut rapprocher de l’adhésion de Staline aux théories de Lyssenko en URSS et aux différences imposées entre la « science bourgeoise » et la « science prolétarienne ». Dans son livre L’impossible dialogue. Sciences et religion (Puf, 2016), le sociologue Yves Gingras a recensé de nombreuses situations contemporaines dans lesquelles la religion prétend décrire le monde mieux que la science et s’oppose à la recherche scientifique.

Treiner citait le prix Nobel de physique Richard Feynman « si à pourquoi on peut répondre parce que, c’est sans doute que la question n’était pas très intéressante ». Comme en écho, le physicien David Elbaz disait au cours d’une conférence : « je vous souhaite d’avoir un mystère devant vous, une question ouverte, car c’est ça qui est nourrissant, c’est ça qui fait avancer la connaissance [9] ». Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on va inventer l’ampoule. La bombe atomique n’a pas été une nouvelle super bombe, mais une autre forme de physique. Mais ce fut la bombe atomique. D’où la question qui perdure dans la recherche scientifique, et qu’on tente de résoudre avec les notions d’usage de la science et d’intégrité scientifique, dans un monde traversé aujourd’hui par des menaces géopolitiques, climatiques et technologiques. Mais finalement on peut aborder cette question, quels que soient les contextes politiques, économiques, technologiques, religieux, en ayant à l’esprit le récit de l’évangile de Matthieu. Dans l’intérêt pour la science, se trouve-t-on à la cour du roi Hérode ou à la suite des rois Mages ? Cherche-t-on l’émerveillement et la joie ou la puissance destructrice ? Ultimement le choix peut s’exprimer par un dilemme élémentaire : Hérode ou les rois Mages. Une autre forme de superposition quantique.


[1] Selon le titre du chapitre 4 du livre d’Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, 1973.

[2] Selon Sénèque, Questions naturelles, VI, 4.

[3] Il s’agit de l’application du formalisme quantique aux sciences humaines et sociales. Voir par exemple une introduction en français dans Michel Bitbol (dir.), Théorie quantique et sciences humaines, CNRS Éditions, 2009.

[4] Il est à noter que le film ne mentionne pas le nom de Lise Meitner, dont le rôle fondamental dans la découverte de la fission nucléaire a fait l’objet d’une pièce de théâtre d’Élisabeth Bouchaud, directrice du théâtre de la Reine Blanche, scène des arts et des sciences, Exil intérieur. Lise Meitner et la fission nucléaire, dans la série théâtrale qu’elle a consacrée au rôle des femmes dans la science, « Flammes de sciences : https://sceneweb.fr/exil-interieur-la-vie-de-lise-meitner-par-elisabeth-bouchaud/

[5] On trouvera un excellent résumé de cette controverse dans le livre très accessible du physicien français Alain Aspect, prix Nobel de physique en 2022, Si Einstein avait su, Odile Jacob, 2025.

[6] Le Figaro, 5 juin 2025, p.

[7] https://www.sfphysique.fr/piece-de-theatre-la-fragile-singularite-de-l-esprit-humain/

[8] Interview de Michel Mayor dans le film documentaire « Chasseurs de monde ».

[9] David Elbaz, https://www.cea.fr/comprendre/Pages/matiere-univers/essentiel-sur-energie-noire.aspx, 1’09’’28s)

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