L’antimonde et le couple humain

La présence du couple humain dans le projet « Antimonde » provient de l’intuition de Stanley Cavell, qui propose un parallèle entre le couple humain et la démocratie. Cavell montre qu’il existe une relation entre la conversation démocratique et la conversation du couple. À l’antimonde du monde correspond donc un antimonde du couple humain, un « anticouple ».

« Masculin et féminin il les créa »

« Masculin et féminin il les créa », est une adaptation de la traduction plus connue de Genèse 1,27, « Mâle et femelle il les créa » (traduction œcuménique de la Bible TOB). « Masculin et féminin il les créa » cherche à illustrer le rapport complexe entre le Créateur et la créature, de genre masculin et féminin. La prise en compte de la culture pour identifier le rapport homme-femme dans les théories du genre s’ensuit, ce qui ouvre sur les études de genre. D’où la mention de revues et de carnets de recherche féministes dans la colonne de droite. Suivant Cavell, on parlerait de conversation entre le masculin et le féminin.

Conversation du couple, jeu et incertitude

On sait l’intérêt politique de Stanley Cavell pour cette communauté particulière qu’est le couple. La notion de conversation du couple [1] est centrale dans l’égalité de parole qui doit être atteinte dans le couple. La question essentielle de Cavell est : qu’est-ce qui nous permet de dire « nous », pourquoi y a-t-il un couple plutôt que pas de couple, pourquoi y a-t-il « nous » plutôt que rien ? Cette question renvoie partiellement à celle de la création. Elle s’étend à la société : pourquoi y a-t-il « nous » plutôt que rien ? Cavell propose ainsi un parallèle entre le mariage et la démocratie. Il montre qu’il existe une relation entre la conversation démocratique et la conversation du couple. La conversation du couple peut se comprendre ainsi en question à la fois privée et publique.

La notion d’incertitude intrinsèque est un élément clé de cette conversation. En effet, si on appliquait la théorie de la justice de Rawls au couple, alors « lui » et « elle » devraient décider par avance selon quelles règles ils vont arbitrer leurs revendications mutuelles et quelle doit être la charte fondatrice (le « pacte ») qui fondent leur société. Il y aurait donc un accord originel sur l’étendue des revendications de « lui » et « elle » dans le couple, et sur les règles qu’ils vont devoir suivre. Or Cavell montre qu’il ne peut en être ainsi. On ne peut pas savoir à l’avance ce qu’il adviendra ensuite. Seule comptera la conversation qui s’engage dans l’incertitude. C’est la raison pour laquelle nous considérons ici que la notion de conversation est une notion centrale de la relation entre homme et femme, et un opérateur conceptuel fondamental.

Le drame de la femme non reconnue

Si la notion de remariage est centrale dans la recherche du bonheur, son double est le drame de la femme non reconnue [2], un pôle extrême de la conversation des sexes.

Depuis les travaux de Michel Foucault et les écrits des théoriciennes féministes, il est devenu banal aujourd’hui de dire que la sexuation est traversée par des rapports de pouvoir. De fait, dans cette « conversation des sexes », quelque chose de mystérieux semble récurrent, l’existence d’un couplage entre domination et soumission dans les relations entre hommes et femmes, un phénomène qui fait surgir un problème dans la question du consentement sexuel dont les débats post-#MeToo sont l’écho.

L’une des caractéristiques de ce couplage dangereux pour les relations entre hommes et femmes est sa dissymétrie. Nombre d’auteurs le considèrent plus dangereux pour la femme que pour l’homme. Ainsi par exemple trois personnalités aussi différentes que Manon Garcia, Simone de Beauvoir et le pape Jean-Paul II soulignent cette dissymétrie. Pour Manon Garcia, « les femmes sont particulièrement vulnérables dans la sexualité et cette vulnérabilité donne aux hommes une responsabilité d’autant plus grande de s’assurer du consentement de leurs partenaires » (La conversation des sexes, p. 256). Simone de Beauvoir estime que « c’est pour la femme que ce conflit revêt le caractère les plus dramatique » (Le deuxième sexe, tome 2, p. 188). Le pape Jean-Paul II, dans la lettre apostolique Mulieris Dignitatem, s’appuie sur le récit biblique pour signifier que la menace affectant l’unité du couple « apparaît plus grave pour la femme » (MD, 10). En effet, ce problème est décrit dans le récit biblique de la Genèse en ces termes, « tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi » (Genèse 3, 16). D’une certaine manière, cette dissymétrie est l’une des formes que prend le drame de la femme non reconnue, pour citer à nouveau Stanley Cavell.

Simone de Beauvoir insiste également sur le fait que cette dissymétrie est aussi un obstacle pour les hommes, presque davantage que pour les femmes. De même pour Manon Garcia, « la domination masculine prive les hommes d’une sexualité épanouie » (La conversation des sexes, p. 234). Ceci rejoint une remarque de Bourdieu, il n’y a pas que les dominés qui subissent la domination : les dominants, eux aussi, peuvent devenir prisonniers de leur domination.

La domination masculine selon le titre de l’article de Pierre Bourdieu (1990 dans sa première version) est un thème aujourd’hui extrêmement retravaillé. Le premier livre de Manon Garcia, On ne nait pas soumise on le devient (We are not born submissive) était consacré à la construction sociale de la domination des hommes sur les femmes. Le projet déclaré du féminisme est de mettre fin à la domination masculine, de « la rayer de la surface de la terre » selon les mots très forts de la grande figure du féminisme, Andrea Dworkin (Notre sang. Discours et prophéties sur la politique sexuelle, p. 125).

L’on peut distinguer formellement la domination du masculin sur le féminin de la domination des hommes sur les femmes (voir par exemple Sonia Dayan-Herzbrun, « Détours et transgressions : une approche des rapports de genre« , Cahiers du Genre, 39, 137-151) et considérer le genre « comme une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (Scott Joan W., « Genre : une catégorie utile d’analyse historique« , Les Cahiers du GRIF, 37-38, 1988). Le concept de masculinité hégémonique introduit par la sociologue australienne Raewyn Connell est une manière de reprendre la distinction des rôles masculin et féminin tout en se démarquant des études sur les « rôles de sexe » [3].

Épistémologie de la chute

Le théologien protestant libéral Paul Tillich a défini la notion de « théologie de la culture » : expliciter les enjeux spirituels présents dans les phénomènes culturels les plus variés de la culture profane, les potentialités spirituelles de la culture. La culture exprime la manière dont l’être humain éprouve et comprend ce qu’il vit, ici la manière dont la conversation des sexes se déploie, la manière dont le pouvoir se partage.

Dans les travaux spécialisés sur les manières dont la dissymétrie entre hommes et femmes avait été construite par des normes sociales de genre et plus généralement des normes culturelles, le rôle des religions a été mentionné. Les grandes religions présentent un récit fondationnel de la dissymétrie. Le récit biblique décrit le couple humain Adam et Eve (homme et femme) en déséquilibre après ce qui est appelé la chute dans la théologie chrétienne. Adam, Eve et la nature humaine subissent la chute (Épistémologie de la chute). D’autres traditions religieuses décrivent le commencement avec des figures mythologiques différentes, d’autres récits fondationnels sont possibles (Enuma Elsih, Atrahasis, épopée de Gilgamesh) mais, dans la région du monde dans laquelle la théorie féministe est apparue, nous avons été façonné par ce récit-là des origines.

En utilisant le langage symbolique du vocabulaire biblique, une autre manière de formuler l’antimonde serait dire que l’on s’interroge sur « l’homme et la femme après la chute » par comparaison avec « l’homme et la femme avant la chute ». Suivant L’épistémologie de la chute, les questions autour de la chute permettent de réfléchir à un modèle épistémologique pour penser la naturalité de l’être humain et son histoire.

En tentant une approche de cette question par la psychologie des profondeurs, je voudrais proposer de considérer l’obstacle à une conversation fluide entre les sexes, à un partage du pouvoir fluide entre les femmes et les hommes, comme une forme symbolique que je nomme « ça », sans identifier « ça » à son sens technique freudien. De ce point de vue, « ça » représenterait une morphologie énigmatique de la structure de domination. Ainsi, le couplage domination / soumission serait exprimé par une action de « ça ». L’usage de ce mot, détaché de son sens freudien, permet de conserver un mystère sur quelque chose qui semble résister aux tentatives de le faire disparaître au cours des siècles.

Avec cet usage, on pourrait reformuler la question de Manon Garcia de la manière suivante : comment la conversation des sexes peut-elle négocier avec « ça » ? Les productions culturelles expriment-elle « ça » et de quelle manière ? L’égalité homme-femme est-elle confrontée à « ça » ? Que peut-on dire du désir de soumission ou de l’énigme du consentement à sa soumission ? On pourrait aussi questionner l’énigmatique phrase de saint Paul dans l’épitre aux Éphésiens (5,22.25) « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur (…). Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église » de la manière suivante : cette parole de Paul est-elle quelque chose qui aurait à voir avec « ça » ?


[1] Un article d’Élisabeth Mégier et Irène Théry dans Esprit ICI

[2] Je retraduis ici « le mélodrame de la femme inconnue ».

[3] Voir par exemple Demetrakis Demetriou, « La masculinité hégémonique : lecture critique d’un concept de Raewyn Connell »Genre, sexualité & société [En ligne], 13 | Printemps 2015.

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