« Frère loup ». Le sinthome de Gubbio

La littérature présente une figure symbolique récurrente, celle du loup. Dans beaucoup de romans ou de récits, un loup semble habiter l’intime d’un personnage, comme un interlocuteur inconnu dont l’une des caractéristiques est qu’il ne les laisse jamais en paix. Nous considérons cette figure comme un symptôme au sens de la psychanalyse lacanienne, quelque chose qui doit conduire l’individu à s’identifier avec lui pour devenir sinthome. Nous rapprochons ce loup avec le loup que François d’Assise rencontre à Gubbio, avec qui il noue une relation d’amitié, et nous proposons de relier le « saint homme » à la notion de sinthome. Nous terminons en suggérant que la clé du « savoir-y-faire » consisterait en un jeu majeur avec le loup au sens de Bataille.


Extrait de l’article publié dans la revue Psychanalyse YETU, 55(1), p. 151-159, lire l’intégralité en ligne ICI.


René Char l’appelle son Loup avec un L majuscule, une manière de personnifier une présence interne inquiétante qu’il tente de cerner. Il perçoit en lui comme une mystérieuse entité vivante à laquelle il va consacrer plusieurs poèmes, commentés par Paul Veyne dans la biographie qu’il consacre à René Char [1]. Le mystère du Loup est présenté au chapitre XVII intitulé « Les femmes et le Loup ». Paul Veyne écrit : René Char a « toujours senti qu’un loup mystérieux courait au-devant de lui », dont il disait « je le vois toujours devant, jamais derrière » [2]. Il précise : « malgré sa force et sa fierté, René tremblait à cette inhumanité qu’il portait en lui ou à laquelle il se soumettait docilement. Il lui avait donné un nom : le Loup (…). Il aura poursuivi toute sa vie cette bête qui est lui et qui n’est pas lui ». D’où vient ce loup étrange ? Que veut-il ? Lisons René Char : « Loup, je t’appelle, mais tu n’as pas de réalité nommable. De plus, tu es inintelligible ». Et puis : « Continue, va, nous durons ensemble, bien que séparés ». S’acceptent-ils l’un l’autre ? René Char fait dire au loup « Mon chagrin persistant, d’un nuage de neige, obtient un lac de sang. Cruauté aime vivre ». Car, et c’est un élément important qui en fait une puissance interne agissante, ce loup mystérieux est « pétri de désir ». Le désir mystérieux qui habite René Char le poursuit et lui-même poursuit ce désir inintelligible et fuyant. Le loup a faim, il faut le nourrir.

Il existe un autre loup célèbre dans la littérature, celui que François d’Assise rencontre dans la ville de Gubbio. Comme le loup de René Char, le loup de Gubbio surgit quand on ne l’attend pas et dévore les habitants qui le rencontrent. Le loup frappe, et les habitants sont à la fois surpris et sans défense. Nombreux sont ceux dont les ossements parsèment les alentours de Gubbio, traces de la lutte à mort entre eux et le loup, qui s’achève par leur dévoration. Imaginons le loup de Gubbio comme la figure d’une fatalité ancestrale ou d’une énigme qui traverse le temps et les situations particulières, telle une figure spectrale.

Gubbio est une ville italienne située dans le nord-est de la province de Pérouse en Ombrie. C’est une cité très ancienne dont les maisons médiévales s’étalent le long des flancs du mont Ingino. Gubbio est aussi le cadre d’un épisode très célèbre de la vie de François d’Assise, qu’on dénomme généralement épisode du « loup de Gubbio », qui est relaté dans les Fioretti de Saint François, au chapitre XXI. D’après les Fioretti, à l’époque de François, la ville de Gubbio est terrorisée par la présence d’un loup de grande taille. La bête peut surgir à peu près n’importe quand n’importe où. On croit que l’on va être tranquille pendant quelque temps et tout à coup la bête surgit de nulle part, de la forêt voisine mystérieuse, des bois touffus et menaçants. Elle s’empare de sa victime qui ne sait pas se défendre, et qui finit par se faire entièrement dévorer.

Dans son très beau livre sur Frère François (Seuil, 1983), Julien Green nous dit que le loup « ne craignait rien ni personne et (…) prélevait ses victimes avec l’autorité d’un Minotaure » (p. 255). Devant une menace contre laquelle ils se sentaient démunis, les habitants de Gubbio n’avaient pas trouvé d’autre solution que de fermer les portes de leur ville. Cloitrés derrière une muraille qui les empêchait aussi de voir la campagne alentour, enfermés par des murs épais ambigus car tout à la fois protecteurs et emprisonnant, ils espéraient ainsi éviter la rencontre avec le loup. Ils espéraient, certes, rester en vie, mais quelle sorte de vie ? Une vie de crainte, où la protection de la menace de la bête se réalisait au prix d’une amputation de la liberté. Sans pouvoir sortir de la prison de leurs murs, les habitants de Gubbio devenaient petit à petit des zombies, des morts-vivants. La vie dans Gubbio suspendue à la peur du loup. Devait-on rester dans la prison des murs protecteurs quitte à ne pas vivre pleinement la vie, ou bien devait-on tenter de quitter les murs et se risquer dans la forêt opaque, quitte à rencontrer le loup ? Voulait-on éviter le danger d’être dévoré, et pour cela en payer le prix en ne vivant pas pleinement, ou bien était-on prêt à risquer la dévoration, pour vivre au moins un peu avant d’être dévoré ?

François arrive à Gubbio et est mis au courant de la situation. Il décide d’y mettre bon ordre. Ignorant les supplications des habitants, il sort de Gubbio par la porte Romaine et se dirige vers la forêt en emmenant avec lui un de ses compagnons. A l’extérieur des murs, il voit le spectacle des restes des habitants dévorés. Ils n’ont pas su se défendre et sont morts sous les dents du loup. Ils sont à terre, cadavres qui se décomposent. Julien Green nous dit : « un espace désertique, lieu d’horreur où se voyaient çà et là des ossements qui en disaient long ». Le compagnon de François est, à son tour, pris par la peur. François, lui, avance serein vers la forêt.

Et voilà que se manifeste le loup par un grand cri, un hurlement que tous reconnaissent. L’annonce du danger de mort. On le sent arriver, le voilà, on sait déjà que le loup va chercher à dévorer sa proie. On ne pourra rien faire. On connaît le danger, on sait d’avance quelle forme il prend, mais on est étrangement prêt à subir les morsures mortelles. De fait, d’épouvante, le compagnon de François se pétrifie sur place et attend les morsures. Mais François, lui, continue son chemin vers le loup. Le loup le voit. Qui donc ose aller vers lui ainsi ? Il se précipite sur François. Ici se passe la scène célèbre relatée dans tous les récits de la vie de François d’Assise. François avise le loup qui surgit, le regarde droit dans les yeux, sans peur ni inquiétude, le fixe simplement, comme on observerait un phénomène curieux. On imagine la gueule du loup qui s’ouvre, prête à dévorer une nouvelle proie démunie devant la puissance destructrice qui semble hors contrôle. Voire une proie qui s’offre au loup car cela représente parfois pour elle la seule issue capable de résoudre l’angoisse des morsures.

Et pourtant il se passe quelque chose d’autre, quelque chose d’incroyable. François s’adresse calmement au loup, lui parle comme à un ami, sans crainte d’être dévoré. Le loup semble surpris, lui qui a l’habitude de voir l’être humain abdiquer devant lui et se dissoudre sous l’emprise de la surprise. C’est la première fois que quelqu’un qui le « sent » n’a pas peur de lui, voire qui lui parle comme s’il était content de le voir lui, le loup dangereux, comme s’il lui disait « frère loup, te voici enfin, bienvenu chez moi ». Le loup est désarçonné. Privé de la peur de celui qu’il allait dévorer, une peur qui agit comme un carburant énergétique, il ne sait plus quoi faire. Julien Green nous raconte : « le loup s’arrêta, sa langue pendante disparut dans la gueule béante qui se referma et il s’approcha de François qui lui fit gravement la leçon ». Le miracle se produit. Devant un être humain qui n’avait pas peur de lui, le loup devient sage et, nous dit Julien Green, il « remue la queue et les oreilles en inclinant la tête pour faire signe qu’il acceptait » de ne plus dévorer les habitants de Gubbio. Mais François veut encore plus. Il veut que le loup lui fasse la promesse de renoncer à jamais à dévorer quelqu’un. Subjugué par cette façon que François a de s’adresser à lui, découvrant qu’un être humain peut être autre chose qu’une personne qui se défait sous l’attente de la dévoration, le loup place sa patte dans la main de François. Pour la première fois de sa vie, le loup a été accepté comme loup par un être humain qui n’en avait pas peur. Du coup, il perd sa dangerosité.

Julien Green poursuit. François « commanda au nouveau converti de le suivre jusque sur la grande Piazza della Signoria. Tout le peuple était rassemblé pour assister à la merveille, (…) l’ennemi (…) miraculeusement assagi » (p. 256). La suite est encore plus incroyable. Le loup ne fait plus peur, mais il reste un loup. Et un loup, ça a très faim ! Alors François explique aux habitants de Gubbio qu’il est important de nourrir leur nouvel ami le loup, et leur demande de lui apporter chaque jour de quoi manger ! Et, faisant cela, le loup serait toujours là, avec eux, mais resterait sage et ne les tourmenterait plus ! On demande au loup ce qu’il en pense. Il remue la queue et les oreilles pour signifier qu’il est d’accord. Si on le nourrit, il sera toujours là, mais il ne sera plus dangereux.

Une vie nouvelle commence pour les habitants de Gubbio. Le loup devient un familier de leur vie. Il est là, il entre chez eux, reste avec eux, puis ressort tranquillement. Il va et il vient. Tout est apaisé. Pourtant le loup est toujours là, c’est toujours un loup, il a toujours faim, mais le rapport au loup a été complètement transformé. A la conversion du loup a succédé la conversion du rapport au loup.

Puis un jour le loup meure. Les habitants pleurent sa disparition et l’enterrent dans une chapelle placée sous le vocable de Saint François. Il ne reste plus que le cadavre du loup. On met à jour son crâne en 1873.

Il y aurait donc une manière de vivre en paix avec un loup ?

Lire l’intégralité de l’article dans la revue Psychanalyse YETU, 55(1), p. 151-159, en ligne ICI.


[1] Paul Veyne, René Char en ses poèmes, Paris, Gallimard, 1990.

[2] Paul Veyne, op. cit., p. 429.

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