L’antimonde et l’antimatière

Si l’on s’en tient à l’étymologie, l’antimonde correspondrait à ce qui est opposé, ou contraire au monde, ou encore à ce qui a précédé le monde. En effet, « anti » vient du mot grec anti qui signifie « en face de, contre ». Ce préfixe trouve sa place dans la composition de nombreux mots parmi lesquels le Petit Robert sélectionne : antarctique, anti-Atlas (« qui est situé en face de, à l’opposé de »), antibiotique, antidrogue (« qui s’oppose à, qui lutte contre les effets de »), antipathie, anticorps, antinomie (« qui est l’opposé, le contraire de »), etc. En physique, précise le dictionnaire, « anti » associé au nom de chaque particule fondamentale chargée, désigne l’antiparticule correspondante : antilepton, antiquark, antiproton. Mais « anti » peut aussi être une variante du mot « ante », qui signifie « avant », comme dans antidate, antichambre, etc. L’antimatière mobilise certains physiciens qui travaillent sur les origines du monde ou les conditions de sa création dans l’antimatière.

En parlant d’antimonde, Brunet ne référait bien sûr pas à la genèse ou à l’antimatière. Mais partons de cette notion d’antimatière pour éclairer un aspect de l’antimonde. D’où vient la cohésion de l’univers ? Il est aujourd’hui établi en astrophysique que derrière la partie visible de l’univers se cache 80% de matière supplémentaire, invisible, pas l’antimatière mais une matière appelée en langue anglaise dark matter, en général traduit en français par « matière noire » mais que l’on pourrait traduire par matière invisible (le mot « noir » comme « trou noir » étant en général défini en langue anglaise par « black » comme black hole). La matière invisible ne fait pas partie du visible, d’où son appellation de matière invisible, ou « noire » en français : on ne la voit pas. Elle traverse notre monde de matière, ce qui la rend indécelable. Comme il y a cinq fois plus de matière invisible que de matière visible, cela veut dire que nous évoluons en permanence dans un univers de matière invisible. C’est (« ça ») est « là » mais on ne le voit pas. Imaginons que nous disposions de lunettes spéciales pour voir la matière invisible. Nous découvririons un monde magique. La masse totale des galaxies est supérieure à leur masse visible. C’est le fantôme énigmatique de l’univers, la toile cosmique (voir la capture d’écran ci-dessous) sur laquelle s’étend la matière observable. De la même manière, une énergie invisible (dark energy) semble représenter environ 70% de tout ce qu’il y a dans l’Univers.

Filons une métaphore empruntée à la physique. De la même manière que la matière invisible reste cachée aux yeux du monde visible tout en agissant sur ce monde visible, nous proposons d’imaginer que l’antimonde reste caché aux yeux du monde tout en agissant sur le monde. Selon cette métaphore, l’antimonde désignerait un contenu de signification qui est associé aux déséquilibres du monde. De la même manière que l’énergie invisible est issue de l’antimatière, l’énergie de l’antimonde semble participer à l’énergie du monde. De la même manière qu’on ne peut déduire l’existence de l’énergie invisible que par l’effet concret qu’elle produit sur les systèmes galactiques, on ne peut déduire l’existence de l’antimonde que de l’effet concret que cela produit sur les relations au sein du monde. L’une des caractéristiques de cette énergie invisible est que l’antimonde peut trouer à tout instant le monde puis disparaître avant de réapparaître. Le système monde-antimonde n’est pas stable. Il peut devenir plus ou moins déséquilibré selon les moments, les époques, les histoires, personnelles ou sociales. En cherchant à comprendre la géographie de la gestion pour y détecter l’éventuelle présence de l’antimonde, on a vu comment cette géographie peut amener à chercher une archéologie du désir des gérants, son sous-sol [1].

Une autre manière de dire que la matière du monde visible est tissée de la matière invisible de l’antimonde.


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Capture d’écran (ARTE) « D’où vient la cohésion de l’univers ? » : la toile cosmique de la matière invisible


[1] Walter, C. (2023), « Désirs humains et désir des machines : l’exemple de la gestion d’actifs », Diogène, 281-282 (1-2), 174-189. https://doi.org/10.3917/dio.281.0174

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