Colloque interdisciplinaire « Penser la sexualité dans les organisations après #MeToo »

La sexualité dans les organisations est un thème particulièrement délaissé dans le mainstream gestionnaire. Il a toujours une double dimension : 1) comment la sexualité imprègne et structure les organisations non sexualisées et 2) comment la sexualité est organisée dans les organisations et les professions en relation avec le sexe (prostitution, spectacles érotiques ou pornographiques…).

Les études critiques en management anglophones l’ont abordé dès 1984 avec un célèbre article de Gibson Burrell (1984) dans lequel il pointait le processus de désexualisation dans les organisations depuis le XIVe siècle en relation avec le processus de civilisation décrit par Norbert Elias, l’importance croissante de la moralité chrétienne, le développement d’organisations bureaucratiques (à la Weber) cherchant à rationaliser les comportements humains avec des intentions manipulatrices et un contrôle croissant des corps et du temps par le capitalisme pour accroître la productivité du travail. Il indiquait aussi divers mouvements de résistance à ce processus de désexualisation. Dans un article ultérieur (Burrell, 1992), il se demandait en revanche, comme l’indiquaient des mouvements féministes (Collinson et Collinson, 1989 ; Di Tomaso, 1989), si le processus de « re-sexualisation » engagé dès les années 1960-70 dans les pays occidentaux ne conduisait pas à des phénomènes d’oppression des femmes (discrimination, harcèlement sexuel) ou de leur exploitation comme objets sexuels dans les publicités ou les rapports avec la clientèle. Dans tous les cas, il s’agit d’une dimension omniprésente dans pratiquement toutes les interactions de travail qui mérite qu’on s’y attarde étant donné les nombreuses implications affectives et relationnelles qui constituent la vie organisationnelle (Roche, 2006).

Fleming (2007) remarquait que la sexualité dans les organisations contemporaines combinait plusieurs niveaux de résistance des employés et de contrôle managérial. Reinhold (2014) soulignait le double effet de la sexualisation dans les entreprises, à la fois facteur de motivation mais aussi moyen de contrôle aussi puissant que la désexualisation. Elle évoquait aussi les positions de Richardson (2000) montrant qu’on peut déconstruire la notion de harcèlement sexuel en s’appuyant sur les pensées de Spinoza et Deleuze et qu’il est alors possible que les femmes ne s’appuient plus sur l’État pour se défendre en tant que victimes.

« La sexualité comme antimonde de l’entreprise ? Une réflexion à partir du film Choses secrètes »

Résumé de ma communication. On présente une tentative pour penser simultanément la modernité gestionnaire et la sexualité en mobilisant deux notions des sciences sociales (« forme de vie » et « antimonde ») et en illustrant notre problématique avec l’analyse du film Choses secrètes (Brisseau, 2002). Nous faisons l’hypothèse que l’usage simultané de ces deux outils conceptuels permettrait d’éclairer le débat entre productivité au travail et sexualité, dans le sens où l’existence d’une hyper-rationalisation de la vie en entreprise, accompagnée par une désexualisation de la vie des salariés afin qu’ils soient le plus efficace possible, créerait une forme de vie aliénante et inhabitable qui appellerait, comme son antimonde nécessaire, un retour de la sexualité sous des formes incontrôlées au sens de Bataille. Nous faisons l’hypothèse que Choses secrètes, quoique construit dans un monde pré-#MeToo avec une esthétique surannée dans sa vision sociotechnicienne, porte cependant des idées et des représentations permettant de lire ce film comme une œuvre qui éclaire ce débat.

Nous rappelons la proximité de Weber et Bataille sur la question du rapport entre travail et érotisme, en montrant que ce couple apparemment irréconciliable crée une tension majeure qui nécessite en retour un jeu majeur conçu comme espace de liberté, nécessité accentuée par le caractère invisible des dispositifs techniques de gestion. Nous présentons les notions de forme de vie et d’antimonde en expliquant leur fonctionnement. Nous suivons Choses secrètes en montrant comment, à l’instar des dispositifs techniques qui oscillent entre le visible et l’invisible, les jeux érotiques jouent entre le visible et l’invisible, conduisant à une sexualisation des lieux professionnels, des corps et des espaces de travail. Ainsi, bien que pré-#MeToo, Choses secrètes pourrait représenter une parabole sur la catastrophe psychosociale produite par l’organisation rationnelle d’un monde soumis à des sciences de gestion qui ignorent le corps.

Voir aussi Les agents économiques sont-ils des anges ?

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