« A strange way home ». À propos de Iris et les hommes (2023) de Caroline Vignal

Iris (Laure Calamy) est heureuse. Un mari (Vincent Elbaz) formidable, deux filles parfaites, un cabinet dentaire florissant avec une assistante (Suzanne de Baecque) dévouée. Tout va bien, tout va très bien, répond-elle à son kinésithérapeute qui lui pose question sur question (enfants, famille, école, travail, pas de constipation, pas de stress, elle « n’a pas à se plaindre »). Et avec son mari lui demande-t-il ? Tout va bien aussi. Son amie à une réunion de parents d’élèves : « tu vas bien ? » Oui, oui ! En fait non, tout ne va pas bien. Elle répond à son amie : « Il ne se passe plus rien entre nous au lit ». Une autre mère de famille de l’école (« la maman d’Augustin ») l’entend : « Vous avez pensé à prendre un amant ? » lui demande-t-elle. « Il n’y a rien de plus simple, Tinder. Ça m’a sauvé la vie ». Isis est née. Isis sera la figure d’Iris sur l’application de rencontre géolocalisée DeeLove. Et voici Iris qui part à la rencontre des hommes. Ainsi commence le film Iris et les hommes (2023) de Caroline Vignal. Un film enlevé et léger qui, sous un ton de badinage anodin semblant véhiculer tous les clichés possibles sur les applications de rencontre en ligne, propose en réalité une réflexion intéressante sur les enjeux performatifs de ces applications et l’importance de l’errance pour le désir sexuel dans la postmodernité réflexive.

Une version courte de cet article a été publiée dans la Revue Esprit, lecture en ligne ICI.

L’errance et la recherche du désir : « il pleut des hommes »

Le film se scande en trois parties, chacune pouvant être emblématisée par le titre du livre que lit Iris dans le lit conjugal, titre dont la vocation diégétique est claire, illustrer l’état intérieur d’Iris et annoncer la séquence qui va suivre. La première partie du film commence avec La femme gelée (1981) d’Annie Ernaux. La seconde partie avec Femme désirée femme désirante (2017) de Danièle Flaumenbaum, qui représente le changement intérieur d’Iris après ses premières rencontres faites grâce à DeeLove. La troisième partie avec Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles (2021) de Mona Chollet. Cette dernière partie conclut les explorations d’Iris considérant que, à tout prendre, son mari est quand même très bien, voire physiquement mieux que les autres hommes qu’elle a pu rencontrer grâce à DeeLove. On pourrait penser qu’il s’agit d’un banal retour au point de départ, ou que la morale traditionnelle est sauve. Le film nous suggère que, après ses explorations, Iris n’est plus la même et que, réciproquement, son mari Vincent a pu être à son tour transformé par les voyages de sa femme. Une forme de morale de l’errance. Donc la morale traditionnelle n’est pas si sauve et il ne s’agit pas vraiment d’un retour au point de départ. Que s’est-il passé alors ?

Au cours de la première séquence ouverte par La femme gelée, Iris va chercher à se dégeler, à retrouver des sensations de chaleur humaine, à retrouver le contact d’un homme qui la désire. Mais quel homme ? Un homme comme tous les autres, un homme banal dont la seule qualité sera qu’il la désire, la regarde, pour lequel elle présentera un intérêt soudain. Et cet homme-là ne doit pas être un surhomme, un surdoué, un sur-quelque chose. Cela peut être tout le monde, ce que l’on comprend dans la scène du métro. Assise dans le wagon, Iris est entourée d’hommes. Tout à coup, chaque homme se met à lui parler pour lui dire des choses banales, des mots plats ou creux tels que l’on pourrait lire dans les pages conseils des magazines de bien-être. On peut imaginer que ce qui est en jeu n’est pas ce qui peut être dit, mais le fait que ce soit dit.

Apparaît le rôle de l’application de rencontre DeeLove. Les pensées des hommes se matérialisent sur l’écran d’Iris à tout instant, ce qui nous vaut une scène comique à son cabinet dentaire, quand les notifications des messages des hommes font clignoter son téléphone portable en venant trouer la vraie vie de leur sonorité alors qu’elle en train de traiter la dent d’un patient devant son assistante interdite par ces interruptions. L’effet prévisible, mais inéluctable, de ces notifications invasives est de rendre Iris affectivement dépendante des messages qu’elle reçoit, même chez elle en présence de son mari. Les notifications qui surgissent déclenchent des affects et des émotions, et produisent une satisfaction intime d’Iris due au mode de fonctionnement de DeeLove, le toucher et la pulsion. Toute cette première partie décrit au plus près du quotidien les premiers effets perturbateurs qui résultent de l’usage régulier d’une application de rencontre avec algorithmes. Une sorte d’envahissement de la vie psychologique et sociale par un flux de messages venus d’ailleurs qui s’invitent par effraction dans l’espace professionnel et conjugal.

Commence alors la seconde partie du film, Femme désirée femme désirante. À son mari qui lui demande pour quelle raison son téléphone portable ne cesse de biper, Iris répond qu’il s’agit de réponses à une annonce qu’elle a faite sur le site « Le bon coin » en ajoutant « les gens veulent tout savoir, comme s’ils s’achetaient un appartement ». DeeLove est en effet « le bon coin » pour trouver des hommes. De fait, les hommes veulent tout savoir sur Iris, comment elle est (elle va se prendre en photo dans sa salle de bain en se dénudant partiellement pour chercher à se rendre désirable alors que son corps la désole), ce qu’elle aime, des détails physiques, sentimentaux, des goûts sexuels etc. Vient ensuite la découverte d’un monde nouveau avec la séquence des rendez-vous pris avec DeeLove, une séquence qui nous présente une série de figures d’hommes plus ou moins attachantes, volontairement choisis comme des hommes ordinaires, banals, dont la seule qualité pour Iris est qu’ils la désirent. Dans ce parcours qu’elle engage grâce à DeeLove, les critères de rencontre dont on imagine qu’elle a pu les avoir pour choisir un mari comme celui qu’on nous présente (Vincent) sont oubliés, elle ne cherche plus qu’à se sentir regardée, désirée, tout plutôt que de rester gelée. L’objectif vital est de se décongeler, de revenir à la vie. La gangue de glace qui l’isole doit être brisée, au pic à glace s’il le faut.

Le film condense les nombreux possibles issus des applications de rencontre en trois rendez-vous symboliques et génériques. Le premier est un échec complet avec un homme pour qui elle n’éprouve rien sinon de la pitié (il s’appelle Julien, elle n’arrive pas à dire son vrai prénom et passe son temps à l’appeler de son prénom sur DeeLove, Alphonse), pour finir rapidement par le fuir en prétextant une raison quelconque, le laissant interdit croyant qu’il est amoureux d’elle alors qu’il ne cherche, lui aussi, qu’un contact extraconjugal car avec sa femme « ça ne marche pas ». Le deuxième rendez-vous semble au début mieux fonctionner, avec un homme qui se présente comme polyamoureux déçu du mariage monogame, et qui lui explique que « la monogamie, c’est la fin du désir ». Iris écoute, puis le suit chez lui, pour assister à une mise en scène bizarre et légèrement absurde dans laquelle il fait une démonstration de danse exotique sur la chanson d’Alex Rossi, Tutto va bene quando facciamo l’amore. Piteusement, elle lui explique que « ça fait quatre ans [qu’elle] n’a pas fait l’amour ». Ils finissent par y arriver. Elle part, rentre chez elle. Dans le taxi, elle devient guillerette et chante en cœur avec le chauffeur de taxi la chanson de Booba, Validée. Ils reprennent tous les deux « I love you; I love you; I love you ». Le retour au domicile conjugal signe la fin de la griserie. Douche froide, une impression d’étouffer avec son mari. Scène de ménage. Devant son mari toujours en train de travailler et qui ne comprend pas ce qu’elle cherche à lui dire, elle crie : « Travaille mon chéri. Dehors il y a la vie ».

Le troisième rendez-vous l’entraîne loin de ses bases géographiques parisiennes, à Créteil. On peut imaginer que ce qu’elle cherche, le désir, être désirée, expérimenter à tout prix le désir d’un homme qui la veut, est un puissant moteur interne qui lui fait passer outre toutes les limites initiales qu’elle avait probablement pu se donner, dont font peut-être partie les différences sociales ou géographiques. Oubliés les critères qui l’avaient fait choisir son mari et les lieux d’habitation parisiens bourgeois dus à leurs professions respectives. Du point de vue de la narration du film, l’enjeu de ce troisième rendez-vous semble symbolique, il représente l’ailleurs, l’inconnu, là où Iris – se dit-on – ne va jamais (son air perdu ou réjoui, les deux sont possibles, quand elle sort du métro), un milieu géographique et social improbable par rapport à son cabinet dentaire et son appartement conjugal parisien. D’ailleurs, dans cet ailleurs, oubliée aussi toute espèce de considération pour une relation de couple, même extraconjugal. Iris dit à l’homme de rencontre qui habite un HLM à Créteil : « j’ai une heure ». Iris est venue chercher autre chose qu’une relation extraconjugale : « On ne se revoit pas même si ça se passe bien ». L’ailleurs est l’ailleurs, en-dehors de toute autre considération que celle de la rencontre sexuelle avec des hommes éphémères. Le désir impératif emporte tout sur son passage. Le corps sans la parole.

Le pivot de cette nouvelle possibilité dans la vie d’iris est évidemment l’application DeeLove avec la technique tactile du swipe, ce petit geste anodin si simple aux conséquences psychologiques cependant immenses. Pour comprendre les natures, il est utile de sonder les genèses, particulièrement dans le cas de technologies invasives, comme précisément le swipe. Il est connu que l’idée du swipe est venue à l’esprit de ses concepteurs quand ils se représentèrent le choix de partenaires comme le choix de personnages dans un jeu de cartes. Par exemple le jeu des sept familles : « dans la famille des grands bruns, je demande tel homme » etc. L’apparence numérique des applications géolocalisées avec algorithme d’appariement a cherché à appliquer cette idée du jeu de cartes à l’appariement amoureux. Ainsi, avec Tinder / DeeLove, on retient une carte (« Like ») ou on rejette une carte (« Nope »). Les hommes défilent comme les cartes dans une main, et Iris retient ou jette la carte.

À force de jeter facilement des hommes, la temporalité s’accélère et le nombre de partenaires augmente. Pour une femme, une inscription sur une application de rencontre entraîne immédiatement une « avalanche du nombre » [1] des hommes (elle obtient 86 « Like » en quelques minutes lors de son premier branchement). On allume son téléphone et tout à coup « il pleut des hommes ». La séquence musicale dansée de la fin de la première moitié du film suggère l’impression d’abondance sans limite que DeeLove crée dans l’esprit d’Iris en déformant sa perception psychologique. Adaptant en français la chanson phare « It’s raining men » du duo musical américain The Weather Girls (1983), Caroline Vignal en fait une sorte de point d’orgue de l’errance d’Iris qui, après son dernier rendez-vous à Créteil, se voit entourée d’hommes qui sont prêts à s’intéresser à elle, dans une chorégraphie caractérisée par l’arrivée sans cesse ininterrompue de nouveaux hommes « pour tous les goûts ». Les cartes sont en nombre apparemment infini (« il pleut des hommes »), on peut en jeter une sans peur d’en trouver une autre. On ne sait plus où donner de la tête, comment choisir. Le vertige.

Jusqu’alors, les explorations d’Iris étaient géographiques et restaient contenues dans le cadre d’une sexualité classique. La seconde partie de son errance revient dans une géographie familière mais nous emmène dans des sexualités non classiques. Les marges sexuelles prennent le relais des marges géographiques. Le quatrième rendez-vous lui fait découvrir le monde de l’érotisation BDSM [2] de la sexualité, ce qui nous vaut à nouveau une séquence drôle, dans le double sens de plaisant et singulier, au moment du dialogue entre Iris et l’homme chez qui elle se rend. La carte de jeu DeeLove indiquait « no vanilla », ce qui signifie, en langage codé, une sexualité BDSM. Iris ne connaît pas ces codes. Elle explique ingénument à son interlocuteur que, pour les glaces elle est comme lui, elle n’aime pas trop la vanille. S’ensuit une scène amusante mais aussi touchante et à connotation étrange. L’étonnement d’Iris puis son incrédulité devant les annonces qui lui sont faites (il lui demande si elle veut être son esclave, lui dit qu’elle va être punie, qu’il va l’attacher), et qui finalement la font rire, déconcertent l’homme de rencontre et l’amènent à renoncer au sexe BDSM car, lui dit-il, il faut y croire et là il n’y croit plus et donc n’en a plus envie. Il aurait été possible ici d’esquisser une réflexion sur la relation entre croyance, fantasme et désir, mais le film, comme pour toutes les autres séquences, ne s’attarde pas sur la situation pour nous emmener tout de suite vers la suivante sans que l’on puisse faire autre chose que de saisir à la volée ce que l’on n’a fait qu’entr’apercevoir. Le cinquième rendez-vous achève le parcours dans les marges, avec une rencontre à grande différence d’âge qui fait dire à Iris « Ton studio me rappelle ma jeunesse ». La boucle est bouclée. Après les marges urbaines, les marges sociales et les marges sexuelles, Iris se retrouve seule.

Mais voici que le premier rendez-vous (Julien / Alphonse) revient et pénètre par effraction dans son cabinet dentaire. Tout se détraque et les explorations d’Iris commencent à produire des ratés dans sa vie sociale (scènes de conflit en famille, problèmes multiples). Elle explique à Julien que c’est terminé, qu’il ne doit plus revenir. Mais, lui disant ces mots « c’est terminé », c’est en réalité à elle qu’elle les dit. Commence alors la conclusion de l’errance et du film, qui s’ouvre avec la lecture de Réinventer l’amour. Par une utilisation conjugale de son téléphone portable, qu’elle charge de messages érotiques à Vincent, elle retrouve progressivement son mari qui, finalement, va l’attendre un soir sur le lit conjugal avec, à son tour, un livre, Pas dormir de Marie Darrieussecq (2023). Il est intéressant d’observer que, grâce à la médiation du téléphone portable, Iris envoie à Vincent des SMS de deux types, un premier pour lui dire ce qu’elle ne pourrait peut-être pas arriver à lui dire, « je suis désolé, j’ai tout raté. J’ai besoin de toi », et un deuxième pour lui dire ce qu’elle n’oserait peut-être pas lui dire « j’aime quand tu me donnes des ordres », laissant à nouveau entr’apercevoir, sans s’y attarder le rôle des fantasmes dans le désir. À son tour, Vincent lui envoie des mots crus à son cabinet dentaire, et son téléphone portable continuant à biper devant son assistante, elle lui dit cette fois « c’est mon mari ». La dernière image du film nous montre Iris et Vincent au lit, ils se sont retrouvés. Les téléphones portables ne cessent de biper. Le jeu avec le « je » l’a ramenée au port du désir.

Le swipe : un dispositif technique performatif

Iris et les hommes pourrait sembler n’être qu’un film de plus sur les nouveaux modes de la rencontre amoureuse en ligne, thème déjà abordé par exemple dans Vous avez un message (1998) de Nora Ephron ou Deux moi (2019) de Cédric Klapisch. Beaucoup de commentaires l’ont vu ainsi et les critiques ont été contrastées. Par exemple, dans l’émission de France Inter « Le masque et la plume » du 8 janvier 2024, le film y est qualifié de « comédie féministe mais consternante et vieillotte ». Pour Xavier Leherpeur, « cette succession de rencontres n’a strictement aucun intérêt ». Pour Christophe Bourseiller, c’est « une comédie sociologique sur les applis de rencontre sans aucune critique de ces applis ». Mais au contraire, Charlotte Lipinska pense que « ce n’est pas du tout un site sur les applis de rencontre ». Elle estime que « Laure Calamy fait preuve d’un génie comique tel qu’elle arrive à faire passer les scènes les plus scabreuses avec beaucoup de fantaisie, de légèreté, de naturel ». Elle remarque que « malgré un petit coup de mou sur le rythme général et un effet un peu répétitif, il faut tout de même saluer un film sur le désir féminin, ce qui est quand même rare au cinéma avec en plus une héroïne qui a l’âge, le corps qu’elle a, et en cela ça fait du bien ! ». Dans Les Inrockuptibles, Marilou Duponchel voit dans ce film une « comédie balbutiante » mais elle observe que la démarche d’Iris est d’aller chercher des hommes pour retrouver le sien tout en reconnaissant que cette « spéléologie intime » a un côté anthropologique réussi.

Dans Le Figaro, Valérie Beck qualifie ce film de « comédie sympathique mais un peu vaine ». Dans les Cahiers du cinéma, Marcos Uzal estime que le film « agace vite à force de répétition, comme si l’émancipation d’Iris ne dépassait jamais le stade de l’excitation de l’enfant lâchée dans un magasin de friandise ». Dans Critikat, Robin Vaz y voit une « comédie de mœurs balisée » classant le film dans un « sous-genre du cinéma populaire français qui examine les conséquences de l’avènement des réseaux sociaux et d’Internet sur les relations humaines (Effacer l’historique, Selfie, Deux Moi, Celle que vous croyez…). » Dans Première, Damien Leblanc estime que le film relève des « comédies ordinaires, tout comme Iris vit une aventure assez banale derrière ses apparences révolutionnaires. » Dans Télérama, Marie Sauvion voit ce film comme une « comédie de mœurs joyeuse et inoffensive, [dans laquelle] l’alchimie n’opère plus vraiment. »

Pourtant on peut trouver dans Iris et les hommes une source de réflexion, non mentionnée dans les critiques, sur la performativité psychologique du dispositif algorithmique et de l’interface tactile du swipe. Cette performativité éclaire un aspect du film relevé par les critiques, l’importance de l’errance d’Iris pour retrouver son désir et le phénomène de répétition des expériences. Il est possible de trouver dans Iris et les hommes une introduction, certes légère mais cependant juste, à un aspect de l’intime qui correspond aux interrogations du couple dans la postmodernité réflexive, l’importance de l’errance [3]. Dans Iris et les hommes, cette errance est portée ou amplifiée par l’usage d’un dispositif nouveau, les algorithmes d’appariement, des mécanismes qui créent une « société du matching » [4]. Iris swipe pour trouver des hommes mais à chaque swipe, elle contribue à affiner l’algorithme d’appariement qui lui fera apparaître d’autres hommes en fonction de ses Like ou ses Nope. Ses acceptations ou ses rejets, comme le temps qu’elle passe (en secondes) à évaluer les profils ou le nombre d’échanges avec un profil, renseignent l’algorithme sur ses goûts et ses émotions. Les émotions d’Iris sont transformées en données de machine. En interprétant ces swipe ou ces durées sous un angle émotionnel, l’algorithme lui envoie alors des cartes à jouer selon les choix des cartes précédentes. Il fait défiler des personnes comme le seraient les figurants d’un casting dans une file d’attente, la file d’attente de tous les hommes potentiels.

L’appariement par algorithme associé au geste du swipe transforme progressivement les relations entre individus (on prend ou on jette) et en cela la technologie du matching modifie les comportements sociaux au niveau collectif dans le sens d’un « capitalisme affectif sur mobile » [5]. Le monde nouveau issu de l’appariement algorithmique par swipe se présente sous une forme moralement ambigüe. Par exemple, Aurélie Jean relate qu’une de ses amies, au moment où elle veut lui présenter l’attrait de ces applications de rencontre en faisant défiler le jeu de cartes des hommes candidats, rejette devant elle la carte d’un homme dont il apparaît qu’il est handicapé [6]. Les « nouvelles lois de l’amour » [7] semblent créer un monde sans amour : pas de place pour le handicap physique, statut ambigu de la beauté.

En cela, la situation décrite dans Iris et les hommes diffère profondément de celle présentée dans le film de Nora Ephron, Vous avez un message (1998) qui se situait au début des plateformes conversationnelles de rencontre sur le Web avec ordinateurs. Vingt-cinq années séparent les deux films et les techniques d’appariement, on n’est plus dans la même société. Ce que nous fait découvrir le film de Caroline Vignal, c’est que le monde de l’appariement algorithmique par swipe sur téléphone portable crée un nouvel ethos provenant d’un rapport intime et corporel avec la machine. La promesse d’une interaction supposée facile et fluide grâce à une interface tactile par un simple geste présenté comme anodin mais qui ne l’est pas du tout, crée une situation nouvelle pour l’être humain par cette intimité avec la machine. On a déjà eu l’occasion (Esprit, mai 2024) de faire apparaître qu’une technologie n’est pas éthiquement neutre en prenant l’exemple des drones de guerre et en montrant comment l’usage des drones par un militaire pouvait créer en lui un conflit d’ethos qui finissait par détruire son couple [8]. À nouveau ici, on constate qu’une technologie donnée est bien en réalité une « techno-logie », une technique qui transporte un logos agissant à travers les mécanismes mis en œuvre dans l’objet. Ce logos est performatif dans le sens où les usages sociaux qui résultent de la technologie diffèrent des usages sociaux qui prévalaient avant. Ainsi, alors qu’on pourrait imaginer que l’appariement algorithmique par swipe ne représenterait qu’une pratique ancienne d’appariements pour la formation des couples, renouvelée par une nouvelle technologie, il n’en est rien. Précisons cela.

La recherche organisée du partenaire, que ce soit pour la vie – dans sa forme traditionnelle – ou pour une période de vie plus courte – dans sa forme contemporaine, que ce soit pour trouver le bonheur durable ou simplement des moments heureux, a toujours représenté à la fois une question sociale primordiale et une source de réflexion sans fin. Pendant des siècles, les mariages ont été bâtis en fonction d’adéquations économiques et sociales, et on ne compte plus le nombre de romans qui décrivent ces situations de mariage organisé. Les rencontres échappaient aux futurs époux. L’adage « pour être heureux en ménage, marie-toi dans ton village » semblait régir les appariements à l’ancienne. Au dix-neuvième siècle sont apparues les premières agences matrimoniales qui ont, sous le mode qui leur est propre, perpétué la notion de mariage arrangé en mettant en place des appariements selon des critères voisins de ceux qui prévalaient antérieurement (réputation, niveau social de la famille, patrimoine de l’homme ou dot de la femme).

Alors que le rôle de ces agences tendait à diminuer, l’apparition de l’informatique a conduit à un renouvellement des méthodes d’appariements, d’abord avec la création de plateformes conversationnelles et de sites de rencontre en ligne dans les années 1990-2000 à l’époque des ordinateurs portables, puis dans les années 2010 avec l’utilisation massive des téléphones portables et des algorithmes d’appariement comme Blendr (2011), Tinder (2012), Happn (2014) et Bumble (2014). Le cinéma a suivi cette évolution. Alors que Vous avez un message (1998) décrivait l’essor de la première période, les années 2000, que le film de Cédric Klapisch Deux moi (2019) correspondait à la deuxième période, les années 2010, Iris et les hommes s’inscrit dans la troisième période, celle du règne de l’algorithme et des partenaires provisoires jetables, des attitudes qui semblent être le fruit d’une réflexivité généralisée renforcée par les algorithmes.

L’argumentaire commercial du film met en avant la notion de boîte de Pandore : « s’inscrivant sur une banale appli de rencontre, Iris ouvre la boite de Pandore ». La boîte de Pandore est une boîte qui contient tous les maux de l’humanité mais aussi les charmes des illusions les plus fortes et le plus tentantes. En ouvrant la boîte, Pandore libère tous ces maux. En ouvrant DeeLove, Iris libère les maux que le film va représenter : le mouvement de sa vie va suivre une oscillation entre satiété et famine, alimentée par la « pluie des hommes », sa vie devient brinquebalée au gré des notifications des algorithmes de captation, qui attisent en elle la curiosité et la captent en créant une instabilité permanente, un nouveau destin dont l’errance trace le chemin géographique d’abord, sexuel ensuite, accompagnée dans sa vie conjugale et sociale de mensonges, disputes et colères. Le design affectif de DeeLove a produit un design de sa vie sociale. Jusqu’à ce qu’elle referme la boîte de Pandore. En cela, DeeLove a bien agi comme une boîte de Pandore.

A strange way home : se risquer dans la chance morale

Le philosophe américain Willard Van Orman Quine raconte qu’à l’âge de cinq ans, un jour qu’il jouait dans le jardin de la maison de son oncle, il imagina qu’il allait franchir l’Océan Atlantique en creusant un tunnel sous l’océan pour aller en Europe. Il commença à creuser un trou dans le jardin, puis imagina que le trou devenait un tunnel, qu’il descendait dans le trou et commençait à marcher sous l’Océan Atlantique. La marche continuait sous terre. Arrivé au milieu de l’océan, il se dit qu’il avait suffisamment marché et qu’il était temps de revenir dans le jardin de son oncle. Quine décrit cette expérience de pensée qu’il a vécu enfant comme « une drôle de manière d’être chez soi » (a strange way home). Il ajoute que cette étrange manière produisit en lui un « frisson » qu’il comparera ensuite au frisson qui saisit le savant quand il est mis en présence de quelque chose qui n’est pas familier, mais qui l’aidera ensuite à retrouver du familier. Ainsi « a strange way home » définit une manière de se retrouver « chez soi » après une errance. Je rapproche cette expérience de Quine du besoin de l’errance au sens de Giddens. Dans la société postmoderne réflexive, l’errance semble devenir une étape nécessaire de la vie morale, une chance morale [9]. En ce sens, Iris et les hommes décrirait le fonctionnement d’une sorte de morale de l’errance adaptée à la postmodernité, même si cette morale est affectée par la technologie du swipe.

Cette chance morale présente des risques. Dans une intrigue similaire (une femme insatisfaite dans sa vie trop ordonnée part chercher des hommes dans des rencontres de hasard) le film de Richard Brook À la recherche de Mister Goodbar (1977) présentait le personnage principal de Theresa Dunn (Diane Keaton) en pleine errance dans des lieux marginaux où elle rencontrait des hommes inconnus. Son dernier amant, au moment où elle décide que ce sera le dernier et de reprendre la conduite de sa vie, la tuera. Elle s’est perdue, au sens propre et figuré, dans l’errance. Dans un célèbre passage du Discours de la méthode [10], Descartes imagine des voyageurs perdus dans une forêt. Il propose comme règle de marche de se fixer une ligne de conduite et de ne jamais en dévier pour, à la fin, sortir de la forêt. Au contraire, Dante, dans la Divine Comédie, considère que se perdre dans la forêt est une chance car on va pouvoir y rencontrer ses enfers, sa face sombre, ses désirs profonds : « au milieu du chemin de ma vie, je me retrouvai par une forêt obscure où la voie droite était perdue ». Quelle règle adopter, Descartes ou Dante ?

À un moment de sa vie, comme est présentée la vie d’Iris au début du film, l’univers devient anomique, il n’y a plus de perspective de salut, on semble errer sans fin, comme les damnés qui tournent sans cesse dans l’enfer. Dans ces circonstances, la forêt devient un espace négatif qui permet, en traversant cette négativité, de se retrouver « chez soi ». Pour cela, il va falloir se faire confiance et tracer un chemin de l’intérieur. Ce que fait Iris pendant ses pérégrinations géographiques et sexuelles. C’est en cela qu’on pourrait dire qu’Iris joue, comme Ella (Stacy Martin) dans le film Joueurs de Marie Monge (2018), à un jeu bien particulier que j’ai proposé d’appeler un « jeu avec le ‘‘je’’ » [11]. En jouant avec son « je », dans le sens où elle met son « je » en jeu dans son errance, Iris se retrouve finalement « chez elle », physiquement et psychologiquement, ce qui lui permet de se retrouver « chez elle » conjugalement, mais seulement après avoir joué son « je » au jeu de la chance morale. A strange way home.


[1] Selon l’expression de Ian Hacking dans The Taming of Chance, Cambridge University Press, 1990.

[2] Acronyme pour bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme.

[3] Anthony Giddens, La transformation de l’intimité. Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes, traduit de l’anglais par Jean Mouchard, Paris, La Rouergue/Chambon, 2004.

[4] Selon le titre de l’ouvrage récent de Melchior Simioni et Philippe Steiner, La société du matching, Presses de Sciences Po, 2024.

[5] Inès Garmon, « Donner à toucher, donner à sentir : étude du capitalisme affectif sur mobile », Communiquer, 28 | 2020, p. 101-120. https://doi.org/10.4000/communiquer.5424

[6] Aurélie Jean, Le code a changé. Amour et sexualité au temps des algorithmes, Éditions de l’Observatoire, 2024.

[7] Selon le titre du livre de Marie Bergström, Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique, La Découverte, 2019.

[8] Christian Walter, « Le silence de l’explosion. À propos de Good Kill (2014) d’Andrew Niccol », Esprit, mai 2024, https://esprit.presse.fr/actualites/christian-walter/le-silence-de-l-explosion-a-propos-de-good-kill-2014-d-andrew-niccol-45272

[9] Bernard Williams, Moral Luck, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.Thomas Nagel, « Moral Luck » in Mortal Questions, Cambridge University Press, 2013.

[10] René Descartes, Discours de la méthode, 3e partie « Quelques règles de morale tirées de la méthode ».

[11] Christian Walter, « Le jeu avec le ‘‘je’’ ». À propos de Joueurs de Marie Monge », Foi & Vie. Revue protestante de culture, 2021/6, p. 56-58, https://www.foi-et-vie.fr/archive/article.php?code=4365

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