Diogène 2023 – « Formes de vie et institutions »

Ce numéro de Diogène interroge la notion de forme de vie à partir de la philosophie, de l’anthropologie et des sciences sociales. Il examine les relations entre pratiques, langage, institutions et normativité, ainsi que les enjeux critiques associés aux dynamiques d’émancipation ou d’aliénation. C’est dans ce numéro que j’introduis l’idée d’antimonde comme réponse à une forme de vie inhabitable.

Cet article trouve un complément naturel avec le chapitre publié dans l’ouvrage L’entreprise après #MeToo, lecture disponible en ligne ICI.

Introduction générale du numéro

Le texte ci-dessous reproduit l’introduction générale du numéro de Diogène, « Formes de vie et institutions. Entre nature et artifice », également disponible en ligne sur la plateforme CAIRN, ICI.

Concept très vague à première vue, la « forme de vie » s’est diffusée récemment dans différents domaines et elle a constitué un facteur d’enrichissement de la référence aux comportements. Régulièrement employée par les sciences sociales, l’anthropologie, la philosophie politique et l’économie, entre autres, l’expression semble donner une nouvelle jeunesse à l’usage bien établi qui veut que l’on rapporte à des styles, genres ou formes de vie des manières cohérentes d’articuler les uns aux autres les usages courants dans la vie, la manière de s’exprimer et d’en user avec ses semblables, les systèmes de croyances que l’on prend comme repères pour soi-même et pour autrui. Ainsi, dans les Mémoires du duc de Sully, on peut relever des considérations variées sur le « genre de vie » associé au mariage, sur la « forme de vie et de conduite » à tenir au milieu des humeurs, fantaisies et contrariétés, pour qu’elle mérite louange en toutes ses parties, etc.

Si l’usage de l’expression « formes de vie » a été promu notamment par les contributions du pragmatisme d’une part, de Wittgenstein d’autre part, il est désormais courant aussi au sein de la « théorie critique » issue de l’école de Francfort, dans l’ontologie sociale et dans la théorie des normes, favorisant dans chaque cas des croisements disciplinaires qui permettent de rapprocher des perspectives diversifiées. On ne peut restreindre l’usage de l’expression à un courant philosophique particulier. En désignant d’une manière générale un ensemble de pratiques, croyances, modes d’action et institutions qui façonnent nos vies individuelles et nos valeurs, et par contrecoup nos sociétés, la « forme de vie » se situe aujourd’hui au cœur de la tentative d’établissement d’un croisement commode entre les disciplines qui traitent des normes en rapport avec les croyances et le langage, tout en abordant la question de leur implantation dans des contextes interactifs.

L’intérêt du concept tient dans certains cas au fait qu’il joue un rôle d’opérateur pour questionner notre rapport aux institutions et tenir compte de sa complexité, en se désengageant méthodologiquement d’hypothèses préalables d’ordre éthique ou politique qui conduiraient à traiter comme des points fixes des jugements positifs ou négatifs. Les formes de vie sont ce qu’elles sont, et offrent des bases pour vérifier que certains usages du langage et certaines modalités du rapport aux institutions font sens. Elles permettent de rapporter à une réalité existante les conventions du langage et des normes tacitement influentes de la vie sociale et de l’interprétation. En somme, elles renvoient à des formes de normativité inscrites dans la manière de mener sa vie, donnant ainsi des repères qui s’imposent aux efforts de structuration de la vie sociale à des échelons d’emblée collectifs, comme dans la régulation des sociétés ou des systèmes sociaux, le gouvernement ou encore la « gouvernance » des organisations.

L’attention aux formes de vie détermine souvent un rapport aux normes qui ne se réduit pas à la dichotomie nature-artifice. Même si les institutions sont créées par nous-mêmes, comme l’avait souligné Hobbes dans des termes demeurés classiques, elles nous échappent d’une certaine façon, en fixant des données paramétriques de l’action qui s’imposent à la manière de faits. Elles fournissent des modèles pour des formes de vie qui ont une certaine consistance. Les institutions déploient des outils de contrainte et d’orientation qui s’appuient d’ailleurs largement sur des aspects consolidés des actions et des interactions humaines, donc des « formes de vie ». On observe alors une relation circulaire entre les institutions et les formes de vie, avec une influence dans les deux sens. Il y a une spontanéité quasi « naturelle » des formes de vie qui évoluent au fil de l’histoire ; cependant, cette évolution a un impact sur les institutions qui, en retour, contribuent à fixer les formes de vie.

Ces dernières ne sont pas indépendantes de nos conceptions du monde, puisqu’elles jouent un rôle dans la manière de situer la pensée et l’action. Le caractère très indéfini du concept donne précisément de l’importance à l’inscription dans des conceptions du monde plus ou moins systématisées. La réflexion critique à propos des formes de vie peut alors donner lieu à des formes d’émancipation et de progrès dans la maîtrise des risques individuels ou collectifs, sur la base d’hypothèses, modèles ou théories concernant la vie individuelle et son insertion dans la nature et dans la société. Des formes de vie consolidées sont également susceptibles de contribuer au renforcement de dynamiques d’aliénation capables de résister aux aspirations à l’émancipation.

La notion de « forme de vie » nourrit la mise en question de modèles par trop figés de l’opposition entre l’individuel et le collectif, entre le privé et le public, entre la nature et la société, tout en invitant à explorer des formes spontanées d’organisation sociale et de participation démocratique. La valeur diagnostique et critique de la notion justifie un examen méthodologique, passant notamment par l’analyse des critères de justification des normes et des modèles de rationalité à l’œuvre dans nos sociétés. Dans des domaines variés, les « formes de vie » mettent en rapport des croyances et des manières de vivre dans et avec le langage. Elles sont dès lors au cœur des questions adressées aux outils et aux normes de l’existence collective, d’une manière qui reste souvent reliée aux dynamiques de la compréhension et de l’analyse dans les différentes disciplines concernées. Les auteurs de ce dossier se proposent d’accomplir un travail de clarification et de mise en perspective, avec l’objectif partagé d’interroger notre rapport à la normativité.

Références

  • Agamben, G. (2002), « Formes de vie », in Moyens sans fins. Paris : Payot & Rivages.
  • Agamben, G. (2013), De la très haute pauvreté. Règles et forme de vie. Paris : Payot & Rivages.
  • Ferrarese, E., Laugier, S. (dir.) (2015), « Politique des formes de vie », Raisons politiques, 1, 57.
  • Ferrarese, E., Laugier, S. (dir.) (2018), Formes de vie. Paris : CNRS Éditions.
  • Ferrarese, E. (dir.) (2022), « Formes de vie, formes de politique », Archives de philosophie, 2, 85.
  • Jaeggi, R. (2014), Kritik von Lebensformen. Berlin : Suhrkamp.Martin, C. (dir.) (2018), Language, Form(s) of Life, and Logic : Investigations After Wittgenstein. Berlin-Boston : De Gruyter.
  • Moyal-Sharrock, D., Donatelli, P. (dir.) (2015), « Wittgenstein and Forms of Life », Nordic Wittgenstein Review, special issue.

Les articles réunis dans ce dossier ont fait l’objet de présentations lors d’un colloque qui s’est tenu à l’Institut des études avancées de Paris les 26 et 27 janvier 2023, organisé par l’ancienne Chaire Éthique et Finance (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris), dans la thématique qui a inspiré aussi la constitution du réseau CHRONOS, avec le concours de l’axe RSE et du Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne (Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, UMR 8103, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et CNRS) et du groupe de travail « Normativité environnementale face aux catastrophes climatiques » (LabEx DYNAMITE, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

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