Les fantômes du cyberespace

Selon le dictionnaire Larousse, un fantôme est une apparition accompagnée de la croyance à l’existence d’une personne qui n’est plus. Par extension, au sens figuré, un fantôme est une chimère que se forme l’esprit, une création bizarre de l’imagination. La langue classique y voit un objet trompeur. Cette idée de tromperie est reprise dans la vie courante, comme par exemple avec la pratique de la pêche à la ligne, où « fantôme » est le nom donné à un leurre de pêche, ou « devon », appât artificiel qui sert à attirer les poissons voraces comme la truite, le saumon ou le brochet. On trouve également l’idée d’être abusé dans le terme « membre fantôme » qui désigne chez les personnes amputées d’un membre la sensation d’avoir toujours le membre manquant, une impression qui peut parfois produire une douleur réelle sur un membre imaginaire. En électricité, on parle de « circuit fantôme » quand les fils d’un circuit électrique ont été configurés pour conduire les signaux d’un autre circuit. Le circuit électrique fantôme agit sur le circuit électrique réel (on parle aussi d’alimentation fantôme).

Ces définitions font apparaître un point commun : tout fantôme s’apparente à un leurre.

Cet article a été publié dans la revue Cités, 2025/4 (n°104), p. 33-38. Le texte est disponible en ligne ICI (cliquer sur le lien).

Les leurres du cyberespace

Ceux qui se lancent à la recherche de contacts sur des réseaux en ligne cherchent en général de « vraies » personnes mais se trouvent souvent confrontés à des fantômes, des « profils » imaginaires qui les leurrent. En ce sens l’on peut dire que les fantômes du cyberespace parcourent les réseaux sociaux à des vitesses proches de celle de la lumière. Le caractère fantomatique ou évanescent du spectre trouverait presque un équivalent physique dans les photons qui disparaissent comme ils sont apparus.

La notion de cyberespace est apparue en 1986 dans la nouvelle Burning Chrome (en français : « Gravé sur Chrome ») de William Gibson, développée ensuite dans son roman Neuromancien. Le cyberespace y est défini comme « une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays ». Hallucination collective, leurre : ainsi la notion de fantôme peut éclairer certains des effets négatifs documentés de l’usage du cyberespace.

Les réseaux de la « Toile » (le Web), et en particulier ces réseaux interactionnels que sont les réseaux sociaux, semblent réactualiser une logique spectrale dans le rapport à soi et le rapport aux autres, une manière d’être au monde « fantomatique », qui n’est pas sans danger au moment où l’intelligence artificielle commence à envahir le cyberespace. Elle est la conséquence d’un fait sociotechnique : l’absence de corps dans l’interaction numérique [1]. Le corps en chair et en os est remplacé par un corps fantomatique. Le cyberespace crée des fantômes en même temps qu’il n’accueille que des fantômes.

Fantômisations

Les fantômes peuvent disparaître soudainement : un phénomène bien connu sur les réseaux, appelé en langue anglaise le ghosting (de ghost, fantôme) soit littéralement le fait de devenir fantôme, de se transformer en fantôme. Cette pratique a produit l’anglicisme « ghoster », défini dans Le Robert par « rompre soudainement tout contact avec quelqu’un sans fournir d’explication, spécialement dans les relations amoureuses ».

Certes, des relations amicales ou professionnelles, ou des liens familiaux, peuvent aussi être brutalement rompus de la même manière dans le « vrai » monde : alors que l’on croyait que tout allait bien l’instant d’avant, l’instant d’après l’autre disparaît et on ne sait pas pourquoi, il ne répond plus – et cette disparation crée une violence. Mais les réseaux en ligne ont amplifié à l’infini cette possibilité en la rendant plus facile (on ne peut pas retrouver le « profil » qu’on ne connaît pas « en vrai »), et plus fréquente, causant davantage de dégâts psychiques.

Prenons donc « au mot » les mots utilisés sur les réseaux par ceux qui disent avoir été abusés en cherchant l’autre en ligne : ils disent avoir été « ghostés », que l’on peut aussi comprendre comme « transformés en fantômes », transparents pour les autres. Les dégâts psychiques, largement étudiés, sont considérables. À titre d’exemple, dans le journal de bord de sa vie amoureuse électronique, l’historienne et critique d’art française Dominique Baqué a décrit son état désabusé après des échecs multiples sur les sites de rencontre en ligne : « Toutes mes illusions s’étaient envolées au fil des rencontres, ne me restait en bouche qu’un goût d’amertume [2] ».

Être « fantômisé » n’est jamais une expérience agréable, comme si nous comprenions le danger du monde des fantômes, tant nous savons l’importance du corps visible dans notre identité. Telle une atomisation (réduction en atomes), la fantômisation (réduction à l’état de fantôme) modifie notre expérience subjective au monde. À l’image du spectre, nous devenons transparents.

Fantômes, fantasmes et fétiches sur les réseaux sociaux

Il est intéressant de noter que les mots « fantôme » et « fantasme » ont la même étymologie : le mot « fantôme » vient du grec ancien phantasma, qui signifie « apparition », comme le mot phantasia. Voilà qui incite à se demander si les « profils » qui sont contactés pour « échanger » ne seraient pas d’abord des projections fantasmatiques de nos désirs.

Le psychanalyste Serge Tisseron a soutenu qu’une relation en ligne était intrinsèquement instable et pouvait avoir tendance à évoluer vers une relation purement imaginaire dans laquelle seuls restaient les fantasmes [3]. À force de courir après des fantômes dans le cyberespace, le risque n’est-il pas de voir l’imaginaire prendre le dessus ?

La présence d’un fétiche accentue la problématique du fantasme. Un fétiche, comme objet magique ou rituel auquel on prête un pouvoir actif dans les sociétés traditionnelles, crée sur les réseaux une « communauté du fétiche », une communauté de reconnaissance, et peut amener les membres de cette communauté à perdre la distinction qui sépare le réel de l’imaginaire. Ce dépassement de la dichotomie sujet / objet lié au fétiche peut être éclairé en mobilisant la notion d’« objet-personne » introduite par Nathalie Heinich pour les œuvres d’art [4]. Le fétiche fantasmé en ligne s’inscrirait dans une grammaire de l’attachement aux fantômes fétichisés, transformés en instance de médiation entre l’humain et un surnaturel numérique.

La part d’ombre : une skiagraphie numérique ?

Les fantômes sont parfois appelés des « ombres ». Le cyberespace ouvrirait alors sur ce qu’il est convenu d’appeler depuis Jung la « part d’ombre » de la personnalité. Dans les échanges en ligne, n’est-on pas en train de projeter notre ombre sur un autrui désincarné dont le profil anonyme sert de réceptacle à nos fantômes, à nos morts au sens figuré, les parties nécrosées ou cachées de nous-mêmes ? Les fantômes qui parcourent le cyberespace représenteraient une projection spectrale de nos parts d’ombre – des parts d’ombres qui trouveraient dans la tuyauterie du cyberespace un lieu de circulation idéal, un terrain de jeu sans limite.

La désincarnation des êtres humains [5] dans les échanges en ligne transforme les êtres de chair que nous sommes en purs esprits qui s’envoient des messages, tels des anges (rappelons que le mot ange vient du grec « message »), nous faisant parcourir sans obstacle matériel les allées de la Toile. Les fantômes, les parts d’ombre, deviendraient les maîtres invisibles de la Toile, mis en image grâce aux avatars des profils anonymes des plateformes en ligne ou des créatures imaginaires créées par l’intelligence artificielle. À propos du cinéma, Derrida avait estimé que « la technologie moderne de l’image […] décuplait le pouvoir des fantômes et le retour des fantômes [6] ». Ce pouvoir décuplé des fantômes, le cyberespace en est désormais le lieu par excellence.

Et aujourd’hui, grâce à l’IA le fantôme se fait image. L’IA crée une forme nouvelle d’écriture de l’ombre, en accentuant les ombres par les algorithmes d’apprentissage profond. Nous pourrions considérer cette écriture par IA comme une skiagraphie numérique (« skiagraphie » : étymologiquement « écriture de l’ombre »). Dans La République (VII, 514a-517a), Platon associe l’ombre à l’illusoire et compare l’apparence trompeuse à la pratique de skiagraphie, une peinture en trompe-l’œil : « L’art qui produit, au lieu d’une copie fidèle, un fantôme, ne serait-il pas très exactement nommé fantasmagorie ? – Sans doute. » (Le Sophiste, 235e-236)

La skiagraphie numérique constitue une technique d’imagerie de l’invisible, permettant de révéler les fantômes des réseaux. L’on peut dès lors penser les formes d’invisibilité active de ces fantômes comme un processus de mise en évidence de problèmes contemporains refoulés ou difficilement résolus, un négatif photographique d’un problème caché ou qui résiste, et qui ouvrirait peut-être la voie à un travail de transformation symbolique en mettant en scène ce problème, fut-ce à travers des traces spectrales pathologiques dans lesquelles une destructivité peut s’insérer.

Une logique spectrale

Le concept de cyberespace s’est imposé comme représentant au mieux la réalité physique du Réseau (Internet)[7], un espace littéralement « a-topique » et utopique. Un espace dans lequel, à l’image du film Matrix (1999), l’esprit entre, puis rencontre d’autres esprits, un lieu d’échanges entre des esprits désincarnés, protégés par leurs écrans – justement nommés puisqu’ils font écran à la rencontre en chair et en os. Un monde de purs esprits dans lequel les imaginaires circulent à la vitesse de la lumière, un espace-temps sans limites dans les fils duquel on parcourt sans obstacle l’architecture de la Toile, l’architecture du désir.

Les êtres humains désincarnés qui s’aventurent dans les circuits de la Toile en parcourant les allées du Réseau ne courent-ils pas le risque de se voir progressivement transformés en fantômes d’eux-mêmes à la recherche de fantômes des autres, quand il ne s’agit pas de fantômes créés par une intelligence justement nommée « artificielle », qui permet techniquement au fantôme de se faire image, telle une forme algorithmique contemporaine de l’ancienne skiagraphie ? Les conséquences néfastes de cette désincarnation commencent à être perçues et analysées.

Une logique spectrale accompagne le développement de la Toile. Aborder les difficultés psychologiques engendrées par le cyberespace, et notamment l’une de ses formes majeures que sont les réseaux sociaux, à travers la notion de fantôme et ce qu’elle transporte comme acquis de travaux anthropologiques, pourrait faciliter la compréhension de certains effets négatifs des réseaux sociaux, pour mieux y remédier.


[1] Ce fait sociotechnique a fait l’objet de très nombreuses études, que nous ne mentionnons pas ici pour ne pas alourdir la lecture. On pourra se reporter par exemple aux travaux de Bernard Stiegler.

[2] Dominique Baqué, E-Love. Petit marketing de la rencontre, Éditions Anabet, 2008, p. 106.

[3] Serge Tisseron, Virtuel mon amour. Penser, aimer, souffrir à l’ère des nouvelles technologies, Albin Michel, 2008, p. 163.

[4] Nathalie Heinich, « Les objets-personnes Fétiches, reliques et œuvres d’art », L’art en conflits : L’œuvre de l’esprit entre droit et sociologie, La Découverte, 2002, p. 102-134.

[5] Jean-François Lyotard, L’inhumain. Causeries sur le temps, Klincksieck, 2014 – sur la désincarnation dans les sociétés technologiques.

[6] Cité par Mireille Berton, « Cinéma, fantômes et médiums », in Critique, 77, 884-885, 2021, p. 107.

[7] L’artiste Trevor Paglen tente de visibiliser cette réalité physique dans son œuvre 70 Feet Underwater.

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