Dans le numéro 57 de Géographies et cultures « Antimondes : géographies sociales de l’invisible », Myriam Houssay-Holzschuch considère que la notion d’antimonde « permet d’attirer la réflexion sur toute une série de phénomènes sociaux, plus ou moins troubles, parallèles ou ignorés, qui sont cependant essentiels au fonctionnement de nos sociétés », mais qui restent souvent invisibles ou aux limites de la visibilité. On s’interroge ici sur les relations que l’antimonde entretient avec l’invisible en prenant l’exemple du fantôme du modèle CAPM dans la gestion des portefeuilles.
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On a vu comment les IA continuaient de transporter des représentations mentales de la gestion des portefeuilles qui reposaient sur les modélisations du CAPM, ce modèle agissant comme un « script » invisible dans les pratiques professionnelles quotidiennes des gérants, même des gérants éthiques de la finance verte, humaniste ou climatique. Les structures techniques du CAPM constituent un « dispositif » invisible mais puissant, et d’autant plus puissant qu’il est invisible.
La notion de dispositif provient de Michel Foucault (dans Dits et écrits) : par ce terme, il désigne un ensemble hétérogène comportant des discours, des institutions, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morale, anthropologiques ; bref, du dit aussi bien que du non dit (…) Le dispositif, c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments ». Cette notion a une origine théologique. Dans les premiers temps de l’Église chrétienne, l’oikonomia désignait l’administration de la « maison », c’est-à-dire la gestion, le management. Les dispositifs produisent un sujet façonné par les structures sociales et technologiques, ici les structures du CAPM qui fabriquent le « bon » gérant de portefeuille.
Une technologie invisible mais puissante
Le rapport Berry de 1983 soulignait déjà l’influence d’une technologie invisible dans les formes de vie au travail, créant parfois un mal-être aux sources non identifiées, précisément en raison de l’invisibilité des dispositifs de gestion. Dans La société managériale. Essai sur les nanotechnologies de l’économique et du social, Anne et Eric Pezet (2007) comparent ces dispositifs de gestion à des nanotechnologies qui agissent en profondeur dans la matière de la gestion, sans qu’on puisse les apercevoir immédiatement. L’un des enjeux de la transformation du travail et de la finance serait justement de pouvoir se détacher de ces dispositifs invisibles qui façonnent la vie de bureau ou de télétravail, mais pour cela, il faut rendre visible l’invisible toxique, dévoiler les fictions narratives qui travaillent la matière économique et sociale, les comportements individuels et collectifs, visibiliser la manière dont la technologie invisible contrôle (de plus en plus) nos vies.
Appliqué à la question de la finance, cette approche est extrêmement pertinente. Une technologie invisible opère jusque dans les formes de vie pratiques des professionnels et régulateurs, et pas seulement dans les idées. Cette technologie invisible est d’autant plus efficace qu’elle est, précisément, invisible. Elle est par exemple à l’origine des gestion indicées, des techniques de couverture de risque, des calculs de stress-tests bancaires etc. mais aussi à la perte de Kerviel par les dispositifs de gestion des risques construits à partir de cette technologie.
Dans un article paru en 2016 (réf. Infra), j’ai appelé « Logos financier » le discours de la finance néoclassique qui crée le conte de fées de la finance néolibérale, une fiction narrative sur le risque financier et les manières de le gérer. Ce Logos financier a été l’une des causes du déclenchement de la crise de 2008 et de la destruction environnementale par la finance et ses produits. Le Logos financier parle et ce qu’il dit advient, et personne ne comprend vraiment ce qui se passe. Mais tout le monde constate ensuite les effets destructeurs (sur la société, sur l’environnement etc.) de la financiarisation par le Logos financier. Dans la même veine, dans l’ouvrage de George Monbiot et Peter Hutchinson, La doctrine invisible. L’histoire secrète du néolibéralisme (2025), il est évoqué le « conte de fées du capitalisme ». Pour les auteurs, c’est la doctrine néolibérale invisible qui est à l’origine des problèmes que nous connaissons. Le point commun avec la notion du Logos financier est qu’une doctrine particulière, ici une représentation trompeuse du risque, crée un conte de fées sur le monde, qui conduit à des effets sociétaux directs en raison de la performativité du discours dans la tuyauterie technique et réglementaire de la machinerie financière.
Quelle éthique financière pour débusquer l’invisible ?
Même dans un monde idéal sans corruption financière, sans fraude carbone, sans criminalité financière organisée etc., il resterait une technologie invisible qui entraîne la finance vers la financiarisation. C’est cette technologie invisible qui crée le conte de fées de la finance néolibérale, une fiction narrative que chacun subit mais dont personne ne voit vraiment le squelette technique. Le but d’une éthique financière serait de faire émerger la notion, rendre visible ce qui est invisible, pour permettre aux acteurs soucieux d’éthique de penser (l’éthique de) la finance autrement que par les questions liées à la délinquance ou aux valeurs, en mettant l’accent sur le fait que la technologie invisible contrôle (de plus en plus) nos vies.
L’invisibilité du Logos financier montre que la question de l’éthique financière ne relève pas que de la probité personnelle, de la morale individuelle. Les canaux de diffusion d’une pensée invisible sont logés dans les instruments eux-mêmes. Les outils techniques de la finance néolibérale embarquent une vision du monde destructrice d’environnement et créatrice d’inégalités, mais ceux qui les utilisent n’en ont pas conscience. Par exemple les gestions éthiques ou la finance religieuse utilisent l’arrière-plan conceptuel du Logos financier. On croit souvent que l’éthique des affaires pourrait être un garde-fou suffisant contre les dérives de la financiarisation. Mais la réponse est négative en raison de l’action invisible mais puissante des dispositifs de gestion. Répétons-le encore : le Logos financier a encapsulé une fiction narrative sur le risque et a entraîné une dérive scientiste parmi les acteurs du monde financier. L’un des aspects de cette action invisible dont les effets se font percevoir indirectement est la notion de capture cognitive du régulateur examinée par Laurence Scialom (2025). Aussi, les réglementations actuelles doivent être questionnées au même titre que les dispositifs techniques de la finance professionnelle. Une éthique financière qui chercherait à rendre visible l’invisible devrait être une éthique épistémique.
L’antimonde aime se voiler derrière une visibilité ambivalente, une sorte de transparence dont on ne perçoit que des contours visibles, qui touchent le monde mais dont la logique d’arrière-plan reste floue. C’est la célèbre la célèbre prosopopée de Machiavel dans Le Prince (1513) : « je suis l’occasion, je ramène devant moi tous mes cheveux flottants et je voile sous eux ma gorge et mon visage pour que les hommes ne me reconnaissent pas ».
L’invisible est une des caractéristiques de l’antimonde.
L’illustration de l’article représente une scène du film L’hypothèse du tableau volé (1978) de Raoul Ruiz.
Dans ce film, le spectateur est invité à s’identifier à un visiteur invisible, attaché aux pas d’un homme qui l’emmène dans la visite d’une collection de tableaux. Le film repose sur l’univers esthétique de Pierre Klossowski.
Références bibliographiques
Myriam Houssay-Holzschuch (2007), Géographies et cultures, 57, « Antimondes : géographies sociales de l’invisible », p. 4.
Peter Hutchison & George Monbiot (2025), La Doctrine invisible. L’histoire secrète du néolibéralisme (et comment il en est arrivé à contrôler nos vies, Éditions du Faubourg.
Anne et Eric Pezet (2007), La société managériale. Essai sur les nanotechnologies de l’économique et du social, La ville brûle.
Laurence Scialom (2025), « Enseigner l’éthique autrement pour prévenir les conflits d’intérêts et la capture », Revue française d’administration publique, 186 (2), 417-431.
Christian Walter (2016), « The financial Logos: The framing of financial decision-making by mathematical modelling », Research in International Business and Finance, 37, 597-604. https://doi.org/10.1016/j.ribaf.2016.01.022
Christian Walter (2023), « Désirs humains et désir des machines : l’exemple de la gestion d’actifs », Diogène, n° 281-282, p. 174-189. https://doi.org/10.3917/dio.281.0174
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