Le jeu avec le “je” : un point aveugle des sciences de gestion ?

La gestion aime le jeu : dans les investissements qui sont des paris, dans les scénarios et les simulations, dans l’application des règles et l’incertitude qui en découle. Mais, ces jeux restent rationalisables, calculés, utilitaires. Bataille les appelle des jeux mineurs. Mais, il existe un autre jeu, majeur où l’on met sa vie, le sens de l’existence, Dieu, le tout en jeu. Ce jeu, écarté de la pensée gestionnaire, n’est pas absent, cependant, des situations dont traite la gestion et, en premier lieu, du travail. Le travail est un jeu mineur pour les gestionnaires, mais peut devenir un jeu majeur pour ceux qui travaillent. Cet article présente une entrée dans la notion de jeu majeur à partir de l’analyse du film Joueurs de Marie Monge et introduit le « jeu avec le “je” ».

L’introduction ci-dessous est un extrait du chapitre publié dans l’ouvrage dirigé par François De March et Jean-Paul Dumond, Un regard critique sur la gestion avec l’œil de Georges Bataille, Éditions EMS, p. 259-271.

Théorie des jeux et théorie de la décision : le « jeu avec le “je” »

Théorie de la décision, théorie des jeux, jeux sérieux, la notion de jeu devient une composante à part entière des travaux des sciences de la gestion. Dans ces travaux, la dimension du calcul est importante, et les décisions ou jeux reposent souvent sur une manière particulière de calculer les occurrences possibles des issues qui adviennent après une action. Nous nous proposons ici de montrer que la réflexion de Georges Bataille sur le jeu pourrait contribuer à la fois à questionner ces travaux dans leur usage du calcul et les étendre au-delà du domaine du calcul et de la rationalité qui lui est associée, pour inclure celui de la mise en jeu de soi, une mise en jeu que nous proposons d’appeler le « jeu avec le “je” ».

En cela, notre démarche s’inscrit dans le courant de pensée des Critical Management Studies (Paltrinieri, 2016) pour solliciter une « valeur d’usage de Georges Bataille » (Henric, 2016). Un usage de Bataille qui pourrait lancer des recherches critiques en direction de la théorie des jeux et de la théorie de la décision, poursuivant un travail de réflexion sur la théorie des jeux déjà ouvert depuis de nombreuses années (Schmidt, 2001). En effet [1],

« le programme épistémique [de la théorie des jeux] n’est pas soumis à la critique. Ce qui est normativement absurde et préjudiciable du point de vue descriptif, ce sont les explications de l’interaction humaine qui utilisent un modèle de théorie des jeux et un principe de solution comme seuls et uniques éléments » (De Bruin, 2010 : 151).

Considérons par exemple la manière dont ces travaux saisissent certains aspects des comportements humains en situation de dilemme ou d’interaction. Une question semble cependant ne pas trouver de réponse satisfaisante : dans les décisions qui sont prises, en quoi les « personnages » des théories de la décision ou des jeux sont-ils des êtres humains plutôt que des machines ? Les machines aussi peuvent jouer et l’on pourrait donc, du point de vue des décisions modélisées par ces théories, remplacer les êtres humains par des robots. Pour le dire autrement, les modélisations de la décision et des jeux mettent-elles en scène des êtres humains ou des machines pensantes ? Peuvent-elles efficacement contribuer aux sciences de la gestion si les « personnages » de ces théories pourraient être remplacés par des machines ?

C’est donc à un encouragement à aborder la théorie des jeux et la théorie de la décision dans une perspective critique en sollicitant la pensée de Bataille que cet article invite. Pour cela nous faisons deux propositions, la première relative à l’objet de l’article et la seconde à la démarche méthodologique utilisée.

Deux propositions méthodologiques

Notre première proposition est la suivante. Le domaine du calcul, par l’usage une démarche rationnelle qui semble manquer ce qui est excédant, ce qui est au-delà de l’immédiate nécessité et de la plate utilité, conduit à évacuer les situations limites dans lesquelles est mise en jeu la « souveraineté » de la personne au sens de Bataille [2], c’est-à-dire de l’aspect « opposé, dans la vie humaine, à l’aspect servile ou subordonné » (Bataille, 1976 : 247). En ce sens, nous considérons que l’adjonction de ces mises en jeu de soi dans des situations limite, situations qui jouent avec la souveraineté, permettrait de contribuer à une « autre économie » appelée aujourd’hui par de nombreux acteurs de la société civile [3]. Pour Bataille, il était nécessaire d’élaborer une science autre que la science « officielle », une science qui permettrait de rendre compte des phénomènes de dépense, une « économie générale » par rapport à l’« économie restreinte », c’est-à-dire une économie réduite par le calcul et la rationalité utilitaire. Une économie dans laquelle ce qui reste actuellement dans l’ordre du non savoir économique pourrait devenir une manière différente de penser le rapport de l’être humain à son environnement, une raison pour laquelle Bataille avait évoqué la possibilité pour lui de recevoir le prix Nobel de la paix (De March, 2015 : 119).

Pour introduire la façon de penser l’excès dans la théorie des jeux, nous solliciterons la notion de « jeu majeur » (Bataille, 1951) car cette notion représente une compréhension du jeu très différente de celle utilisée dans les théories de la décision et des jeux, et les « jeux sérieux » (Brougère, 2012 ; Patroix 2018), fondées sur le calcul rationnel. Notre proposition est que cette différence pourrait constituer un apport de Bataille aux sciences de gestion qui utilisent la pensée du jeu. Nous voudrions ainsi suggérer que la notion de « jeu majeur » permet d’élargir le champ des théories de la décision et des jeux, ou des mises en scène des jeux sérieux aux situations pour lesquelles ces théories semblent inadaptées ou peu adaptées, celles de la dépense, de l’excès. Nous considérons que la notion de « jeu majeur » a aussi une dimension éthique, dans la mesure où elle permet de s’atteindre soi-même en vérité au-delà des réductions idéologiques opérées par les théories du choix rationnel.

Pour développer cette perspective, notre seconde proposition est méthodologique, il s’agit de passer par le cinéma au sens de Stanley Cavell (2011). Une justification de cette démarche méthodologique peut être trouvée dans les travaux de la philosophe américaine Cora Diamond. Selon cette perspective, les images peuvent porter une pensée éthique souvent mieux que des réflexions argumentées, car elles touchent à un niveau infra-rationnel, caché par la raison (Diamond, 2004). Or le cinéma est un lieu privilégié où l’on peut voir des images. Certaines images ou certaines scènes des films nous touchent, sans que nous sachions très bien pour quelle raison, mais nous sommes touchés. Soit par une attraction, soit par une répulsion. Le film peut ainsi toucher directement. La fiction permet de mieux mettre en évidence quelque chose qui ne relève pas obligatoirement du discursif.

Cette approche ouvre l’accès à une éthique perfectionniste car le fait d’être touché par les images produit une mise en mouvement de nous-mêmes, une transformation morale de soi (Cavell, 2010), une « réanimation morale », qualifiée par Hugo Clémot de « cinéthique » des films (Clémot, 2018). Le cinéma peut ainsi aider à la transformation morale de soi par la compréhension directe (grâce à l’image) de notions développées par ailleurs dans la réflexion technique.

Tout le monde éprouve le risque du non-sens dans sa vie, un risque inhérent à notre condition humaine. Il arrive que ce non-sens devienne envahissant, et conduise à un scepticisme généralisé sur l’existence. La notion de « cygne noir » popularisée dans la finance par Nassim Taleb est la trace de ce scepticisme sur nos capacités à affronter l’incertitude en économie (Taleb, 2007). Il s’agit là de vaincre le scepticisme lié à la perte de sens. Dans la mesure où les images des films expriment nos difficultés à être les auteurs de nos vies, le cinéma peut nous aider à vaincre ce scepticisme (Domenach, 2011). Quel que soit leur genre (grand public, policier, espionnage, science-fiction, comédie, tragédie, classique, art et essai etc.), les films posent des questions philosophiques qui concernent notre vie de tous les jours, notre vie ordinaire en nous aidant à reconnaître notre scepticisme face à la vie pour apprendre à le dépasser. C’est dans ce sens que nous effectuerons le commentaire du film de Marie Monge, Joueurs (2018), pour nous donner accès à la notion de jeu majeur chez Bataille.

Joueurs de Marie Monge

L’analyse du film Joueurs est ici (LECTURE EN LIGNE).


[1] Notre traduction.

[2] Je remercie François de March d’avoir attiré mon attention sur cette question, en particulier March (2022).

[3] Voir par exemple The Other Economy : https://theothereconomy.com/fr/

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Chroniques de l'antimonde

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture