Au moment où des événements tragiques se passent en Nouvelle-Calédonie, faisant à nouveau surgir la question du rapport entre un État occidental moderne et des populations autochtones qui s’éprouvent privées de leur identité propre, il est intéressant de réfléchir aux conflits politiques ou psychologiques résultant de la volonté d’un État rationnel moderne issu des Lumières (ici, la France) de se surimposer à des pratiques autochtones qui pensent différemment le monde et le rapport au monde, selon des critères qui ne répondent pas de la rationalité occidentale mais qui sont régis selon des principes religieux ancestraux.
Le film Pacifiction. Tourment sur les îles (2022) du réalisateur catalan Albert Serra permet d’entrer dans cette réflexion et de saisir quelque chose sur les sources de ces difficultés grâce au symbolisme déroutant de la mise en scène. Le film soulève en effet la question de la présence d’une rationalité moderne sur des territoires habités par des populations qui résistent à cette rationalité. Ici, la Hatta (la « maison » des polynésiens) va résister à la République (la France) car le Mana (l’Esprit de la population polynésienne) est toujours vivant malgré la présence de l’État. La très grande maîtrise d’Albert Serra défait progressivement le spectateur de ses habitudes rationnelles par une technique de prises de vue simultanées et aléatoires dont il s’est longuement expliqué.
Cet article a été publié dans la revue Esprit [en ligne], lecture ICI.
Le film a été présenté au festival de Cannes 2022. Prix Louis-Delluc 2022. Il a également été récompensé en 2023 aux Lumières et aux César (Benoît Magimel, meilleur acteur ; meilleure image/photographie).
Une critique déroutée
Qualifié de « thriller expérimental et étrange en Polynésie » dans Télérama par Samuel Douhaire et Marie Sauvion, Pacifiction a suscité des avis aussi tranchés que variés. Ainsi, dans ce même Télérama, on lit « thriller génial ou escroquerie ? » mais aussi que « Pacifiction provoquera une immense sensation chez tout cinéphile qui accepte de se laisser happer par cet univers singulier ». Pour Jacques Mandelbaum dans Le Monde, c’est clairement un chef d’œuvre : « Albert Serra signe un film insolent et majestueux où Benoît Magimel, costume blanc assorti à la Mercedes diplomatique, perdu, jamais meilleur, campe un haut-commissaire de Tahiti plongé dans un univers postcolonial trouble ». Pour Manon Dumais dans Le Devoir, « Radical, singulier, Albert Serra crée de magnifiques tableaux crépusculaires et nocturnes, où l’entêtante sérénade des insectes et le bruissement du vent dans les feuilles peinent à supplanter la monotone musique industrielle d’une DJ aux seins nus » mais parfois « la ligne est mince entre hypnotique et soporifique ». Dans Critikat, pour Corentin Lé, « on ne sait pas précisément ce que l’on voit devant Pacifiction, où Albert Serra navigue délibérément en eaux troubles ». Etc.
On pourrait continuer à allonger la liste des commentaires. Toutes les critiques oscillent entre une admiration sans faille pour la réalisation d’Albert Serra et la performance d’acteur de Benoît Magimel, et un questionnement sur la lisibilité de la narration, dont on reconnaît qu’elle est volontairement onirique, mais qui peut aussi déconcerter et venir obscurcir le propos artistique. Nous disons ici que cette narration participe de la compréhension que le film donne du choc de deux rationalités, celle de l’État occidental moderne et celle des populations autochtones qui s’en sentent éloignées.
Manhattan à Papeete
Au début du film, une scène pose de façon symboliquement forte cette opposition, le moment où un polynésien pose sur la tête du Haut-commissaire de la République De Roller (Benoît Magimel) une coiffe de plumes en lui disant qu’elle est pleine de mana.
Pour les polynésiens, le mana était comme un fluide électrique qui pouvait changer les choses et se transmettre de personne à personne (le moi est à la fois dispersé et un), une sorte de principe universel de vie. Dans les mythologies mélanésienne et polynésienne, le mana est une force surnaturelle qui imprègne l’univers. Certaines personnes en sont porteuses plus que d’autres et l’expriment naturellement. La notion de mana, association de magie et de religion, peut-être également traduite comme l’émanation de la puissance spirituelle du groupe qui contribue à le rassembler. Le mana est ce qui constitue le territoire qui devient la « maison » (hatta) des dieux, littéralement mana–hatta, le domaine des dieux (selon le titre de la bande dessinée d’Astérix),dont est issu le nom américain Manhattan, le lieu où habitaient les dieux des Amérindiens [1].
La notion de mana se retrouve dans beaucoup de cultures et de civilisations. Par exemple au Japon, le kototama lié au Shinto est la source de toute vie et de toute création. C’est l’énergie fondamentale et indivisible de l’univers, créatrice des formes et des fonctions de l’esprit universel et de la constitution spirituelle de l’être humain. Le mantra « Ana, Mana, Kana » représente le processus de la création du monde. Ana étant l’état divin du non-manifesté, Mana l’action de la manifestation par le Verbe, et Kana, la manifestation du monde, tel qu’il nous apparaît.
De Roller représente l’État, la rationalité administrative qui reflète la rationalité du monde occidental et sa science conquérante opposée à la magie. Par le geste d’accueil du polynésien, De Roller se trouve dans la hatta, la maison du mana. Ainsi De Roller est recouvert de mana, la France tahitienne est immergée dans du mana, les institutions de la République française sont d’entrée de jeu emplies de mana. L’État va chercher à agir dans la hatta d’un groupe d’individus structurés par le mana.
Alors commence un pas de danse entre l’État et la hatta, une danse mue par le mana qui entraîne les personnages et la logique dans une incertitude narrative où tout semble progressivement se perdre et se dissoudre dans un chaos grandissant, porté par le stupéfiant numéro d’acteur de Benoît Magimel qui va progressivement entraîner le film et les spectateurs dans une errance qui a dérouté à peu près tous les critiques. La seule logique apparente du film serait anthropologique, celle du rapport aux dieux et la relation à la temporalité qu’elle implique. On peut ainsi lire le film d’Albert Serra comme une parabole d’anthropologie politique sur le conflit entre l’État moderne et ce qui fonde la cohésion des communautés avec leurs dieux, une question très actuelle aujourd’hui en regard des enjeux de la relation entre laïcité, religion et écologie.
Car le domaine des dieux (mana-hatta) conserve sa place originelle sous l’État, le domaine de la République qui veut ignorer les dieux. Rappelons que, par exemple, pour les Amérindiens, leurs terres restent emplies de mana, raison pour laquelle ils s’estiment légitimes à revendiquer leur droits sur les Nord-Américains, comme au Canada dans les procès qui ont opposé les premiers peuples à la ville de Montréal.
Les États modernes recouvrent les dieux. Comme dans la bande dessinée d’Astérix, Le domaine des dieux, le mana-hatta polynésien a été transformé en Manhattan. Une scène emblématique de Pacifiction illustre ce recouvrement, celle où l’on voit des touristes en scooter des mers sur les vagues tahitiennes alors qu’on sait que, pour les premiers polynésiens, le surf représentait une part intégrante et intégrée de leur vie, vécue comme une expérience spirituelle fondamentale de la vague. Les occidentaux arrivant en Polynésie transformèrent cette expérience spirituelle en distraction commerciale [2].
Face à la rationalité de l’État moderne, la puissance du mana apparaît désorganisatrice, à l’image du film dont la logique paraît insaisissable. Comme si la mise en scène, par sa désorganisation narrative et l’impression qu’elle donne d’errer dans des routes aléatoires, cherchait à faire prendre conscience au spectateur de l’action corrosive du mana sur les personnages, d’abord, sur lui qui regarde, ensuite. L’impression résultante est que, progressivement, le mana s’empare du spectateur qui ne comprend plus la diégèse du film. La logique semble s’enfuir et lui échapper, les forces primitives de la nature s’imposant aux forces politiques de l’État. L’errance narrative de la mise en scène semble être portée par le pouvoir du mana, comme pour obliger le spectateur à faire le deuil de son désir de rationalité, désir dont il est admis aujourd’hui qu’il aurait été à l’un des causes de la prédation de la nature. En cela, il s’agirait bien d’une Paci-fiction. Une fiction pour faire la paix avec la nature et avec un soi relié à la nature.
Remarquons alors la résonance entre cette façon d’être au monde portée par la mise en scène déroutante et une forme de pensée écologique contemporaine qui tend à relier écologie et conscience cosmique [3]. Pour bâtir la cité écologique [4], il s’agirait d’hybrider le républicanisme avec ce qui est perçu comme irrationnel pour donner naissance à des dispositifs mixtes. L’appel à un changement culturel dans le rapport à la nature se retrouve aussi dans les mouvements qui spiritualisent l’engagement écologique en marge des églises historiques [5]. Dans Pacifiction, une séquence forte, lorsque De Roller rend visite au curé de Papeete, montre l’église catholique vide, vacuité qui sonne comme un constat d’échec de la présence occidentale, le mana ayant finalement résisté à la christianisation.
Le domaine des dieux et la déréliction de l’État
Précisément, progressivement, sous l’action du mana, va se diluer le pouvoir de l’État (la France) au profit de celui de la hatta (la politique locale polynésienne). Ici, pas de druide Panoramix pour faire resurgir au moyen de potions magiques la nature à travers les bâtiments qui l’ont recouverte, mais une nature omniprésente qui parle par les bruissements et les interstices des structures rationnelles, conférant au film une sorte d’inquiétante étrangeté qui emporte tout. On se demande comment le Papeete occidental survit.
Incarnant ce délitement inexorable, Benoît Magimel en pleine déréliction nous entraîne dans une errance visuelle (magnifiques images d’un Tahiti vide) au cours de laquelle tous les repères rationnels, géographiques comme langagiers, se perdent progressivement même si des éléments de rationalité percent parfois le propos, comme les moments où l’on aperçoit ce qui semble représenter des visées expansionnistes étasuniennes, mais ces moments sont à leur tour aspirés dans le chaos narratif. Seul reste le questionnement anthropologique dont l’intrigue du film semble n’être que le prétexte : comment ne pas être submergé par le déferlement de forces magiques primitives, celles que justement l’État moderne aurait vocation à contenir, à l’image de l’avion officiel de la République française qui survole les vagues tahitiennes de haut, une autre séquence marquante du film, comme si, précisément, De Roller ne pouvait que rester hors-sol.
En ce sens, Pacifiction est un appel à revenir sur Terre.
[1] Manahatta to Manhattan. Native Americans in Lower Manhattan, Smithsonian National Museum of the American Indian
[2] Voir par exemple le roman graphique In Waves d’AJ Dungo, Casterman, 2019.
[3] Gérald Hess, Conscience cosmique. Pour une écologie en première personne, Éditions Dehors, 2023.
[4] Serge Audier, La cité écologique. Pour un éco-républicanisme, La Découverte, 2020.
[5] Irene Becci, Les éco-spiritualités contemporaines : Un changement culturel en Suisse, Éditions Seismo, coll. Culturel, vol. 12, 2024
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