Eva Illouz et Heisenberg : pourquoi l’amour fait mal

Dans une remarquable et extrêmement documentée réflexion sur la transformation de la vie amoureuse dans la modernité, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité (Seuil, 2012), la sociologue Eva Illouz rend saillant le basculement qui s’est opéré dans le passage de l’« ancien » monde (celui des Hauts de Hurlevent) au « nouveau » monde, celui de la postmodernité occidentale.

Plan

L’amour dans la modernité : de Catherine Earnshaw à Emma Bovary

Pour avoir une image concrète de ce qu’est la modernité dite « tardive » ou encore « postmodernité », on peut songer aux mètres linéaires des ouvrages de développement personnel (self-help) que l’on trouve partout dans les librairies et les grandes surfaces. Dans La transformation de l’intimité. Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés modernes (1992), Anthony Giddens a montré l’importance de l’analyse de ces manuels de développement personnel pour comprendre la manière dont les structures sociales ont transformé les relations amoureuses. Ces innombrables guides de développement personnel dont l’un des objectifs est d’aider à comprendre la douleur amoureuse pour mieux s’en guérir sont la trace visible de cette « grande transformation » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’économiste hongrois Karl Polanyi écrit en 1944) de l’amour, et qui en porte les mêmes principes : pour Eva Illouz, la douleur amoureuse est certes un trait de la « nature » humaine mais c’est aussi, aujourd’hui dans les formes qu’elle prend, une construction socio-historique.

Pour illustrer son propos sur le basculement d’un monde à l’autre, Eva Illouz compare les deux grands romans que sont Les Hauts de Hurlevent et Madame Bovary, mettant en scène les personnalités de deux femmes, Catherine Earnshaw, qui est amoureuse de Heathcliff qui ne l’épousera pas car cela représenterait pour lui un déclassement social et Emma Bovary, qui pense avoir trouvé son héros romantique avec Rodolphe Boulanger qui l’abandonnera le jour où elle décide de partir avec lui.

De nos jours, nous dit Eva Illouz, Catherine et Emma seraient entourées d’une petite troupe d’experts qui les aideraient à verbaliser leur détresse émotionnelle (conseillers conjugaux, psychothérapeutes de couple, psychanalystes, avocats spécialisés en droit du divorce etc.). Puis Catherine et Emma s’ouvriraient de leur souffrance à des amies, réelles ou virtuelles (avec les forums sur Internet). Bref, il s’agirait aujourd’hui de trouver dans l’enfance de Catherine et d’Emma, dans leur vie personnelle psychique, dans leur nature humaine donc – ici leurs psychismes défaillants ou immatures -, les causes de leur souffrance amoureuse. Une Catherine ou une Emma postmodernes auraient verbalisé à l’infini leurs difficultés, cherchant la clé de leur destin amoureux dans une connaissance psychologique d’elles-mêmes puisque, selon la théorie freudienne, la préférence amoureuse s’élabore dans et dès l’enfance. Ces techniques de verbalisation nous ont transformés en narrateurs intarissables de nos difficultés amoureuses, fondées sur l’idée que notre histoire psychique seule en est la cause. D’où la multiplication de consultations de psychothérapie ou autre techniques de « psychologie positive » qui ont pour effet une reconstruction rationnelle sans fin de nos histoires personnelles, toujours relues selon le dernier prisme introspectif qui cherche à expliquer la souffrance amoureuse.

Or, nous fait remarquer Eva Illouz, il est étrange d’oublier l’environnement social des sentiments, la manière dont les institutions sociales façonnent les rapports amoureux. N’y aurait-il pas dans la construction sociale des relations amoureuses une autre source des souffrances de l’amour ? La passion amoureuse a évidemment toujours existé, on en trouve des traces écrites dans des papyrus égyptiens datant de mille ans avant notre ère, dans lesquels l’amour est dépeint comme submergeant le moi. Mais la mutation moderne a transformé la hiérarchisation des choix. L’adéquation des valeurs (ou position sociale de l’amour) l’emportait sur l’adéquation des corps (ou puissance charnelle de l’amour dans le double sens affectif et sexuel en incluant une composante fantasmatique d’appropriation affective des corps). L’adéquation des corps et adéquation des valeurs ont toujours été hiérarchisés, la seconde l’emportant sur la première. Le choix du conjoint se fondait sur la connaissance la meilleure possible de l’adéquation des valeurs, au détriment de l’adéquation des corps.

Dans une série d’analyses remarquables, Eva Illouz aborde alors les conséquences de cette permutation des choix. Les domaines les plus divers sont touchés (réticence émotionnelle des hommes, domination affective, phobie de l’engagement, transformation des marchés matrimoniaux avec Internet etc.) qui tous font apparaître les manières dont le principe d’incertitude fonctionne toujours mais avec des conséquences nouvelles dues à l’inversion de la hiérarchie entre ses deux composantes. Est-on devenu plus heureux pour autant ? Non, nous dit Eva Illouz, et, ajouterait-on, la situation aurait même empiré : nous serions tous devenus des romantiques déçus.

Relecture d’Eva Illouz par le principe d’Heisenberg

La proposition que je fais ici est de considérer que le théorème d’indétermination de Heisenberg semble s’appliquer au choix du conjoint dans la formation du couple postmoderne : au moment du choix du conjoint dans le contexte de l’amour postmoderne, on ne peut pas à la fois être certain de l’adéquation des valeurs et de l’adéquation des corps. Toute amélioration de l’assurance sur l’une de ces adéquations se paye au prix d’une perte d’assurance sur l’autre. Cette incertitude sur les adéquations semble être une des caractéristiques de la complexité des situations des couples dans la postmodernité occidentale.

En 1927, le physicien Werner Heisenberg (1901-1976), l’un des fondateurs de la mécanique quantique, propose ce qu’il appelle un « principe d’indétermination » : il n’est pas possible de connaître avec certitude à la fois la position et la vitesse d’une particule. Si l’on cherche à être certain de la position de cette particule, on ne peut pas connaître sa vitesse et réciproquement. C’est un théorème d’indétermination, au sens où l’accès à la connaissance simultanée des deux caractéristiques de la particule est impossible : toute augmentation de précision sur l’une de ces dimensions se paye au prix d’une perte sur l’autre.

Relisons les conclusions d’Eva Illouz à la lumière du théorème d’indétermination de Heisenberg. Autrefois, on fixait l’adéquation des valeurs, et on tirait au hasard l’adéquation des corps (à la loterie des accords des corps). Avec la grande mutation de la modernité, la forme postmoderne des relations amoureuses a fait pivoter cette hiérarchie : désormais, l’adéquation des valeurs est subordonnée à l’adéquation des corps, devenue une condition nécessaire – mais non suffisante – du bonheur du couple. Désormais, la loterie s’est déplacée sur l’adéquation des valeurs, tirée au hasard à la suite de la résolution de l’incertitude de l’adéquation des corps, incertitude qui paraissait insupportable pour assurer au couple sa longévité. Cette permutation fait apparaître le pouvoir réflexif des institutions de la postmodernité, c’est-à-dire la manière dont les expériences amoureuses sont façonnées par les valeurs de la modernité, la manière dont les émotions amoureuses contiennent et condensent les institutions de la modernité.

Revenons alors sur le principe d’indétermination d’Heisenberg. Il n’est pas possible de donner une description complète de la particule incluant sa position et sa vitesse. La tentation de complétude – correspondant à une volonté d’épuisement de la réalité par sa description – renvoie au mythe du contrôle absolu du futur : on voudrait être certain que cet homme, cette femme, sont la bonne personne, celle avec qui une vie entière de bonheur sera possible, toute incertitude étant évacuée du choix initial. Le démon de Laplace (illustration) agit toujours dans l’imaginaire postmoderne : croire que la résorption de l’incertitude initiale conduirait à une certitude absolue sur l’avenir. Tel un reflet imprévu du néopositivisme logique de Vienne, les sites de rencontre sur le Web cherchent à apporter cette sécurité en atomisant l’individu en qualités dont les adéquations assureraient la pérennité des couples : l’amour durable serait l’amour prévisible. L’homme du probable qui prenait un risque devient l’homme précautionneux qui cherche le risque zéro.

Pierre-Simon de Laplace (1749-1827)

En réalité, vouloir s’assurer « à 100% » de l’adéquation des valeurs (version prémoderne) ou de l’adéquation des corps (version postmoderne) semblent être deux variantes d’une même erreur positiviste fondamentale : vouloir supprimer toute incertitude dans les transformations du couple au fil du temps, c’est-à-dire ignorer le rapport entre incertitude et temporalité. Une incertitude intrinsèque reste présente au fondement de toute rencontre et il n’est pas en mesure de l’un et de l’autre, ni de la société, de la faire disparaître. Le positivisme social comme le positivisme logique, en tant qu’ils ne prennent ne compte ni l’incertitude ni la temporalité, ne peuvent conduire au bonheur durable du couple.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Chroniques de l'antimonde

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture