Bataille, dont c’est le 60e anniversaire de la mort en 2022, a été un inspirateur de plusieurs des auteurs rassemblés par les anglo-saxons sous le vocable unificateur (et sans doute trompeur) de « French Theory » : Foucault, Derrida, Lyotard, Lacan, Baudrillard. Ils sont des références pour les « critical management studies » (CMS) alors que Bataille est resté trop souvent ignoré. Plusieurs notions phares de sa pensée anthropologique, en interaction systémique les unes avec les autres (on peut parler d’une anthropologie générale), pourraient pourtant être sollicitées pour penser le management dans une perspective critique.
La « dépense », dépense improductive ou inutile, résulte de l’énergie toujours en excès sur terre et dans le cosmos. Vouloir la comprimer comme le font les gouvernements, les économistes et les gestionnaires conduit régulièrement à des catastrophes (crises, chômage, troubles psychosociaux, suicides au travail…).
La « souveraineté », notion décalquée de la maîtrise hégélienne, est définie comme étant ce qui est « au-delà de l’utilité » (Bataille, 1956, p. 248). Elle désigne toutes les opérations qui ont lieu dans l’instant, opposées à tout projet si cher à la gestion et qui ne se soucient pas du temps à venir, des opérations subordonnées à rien d’autre que leur agrément immédiat :
« Le rire, les larmes, la poésie, la tragédie et la comédie (…) le jeu, la colère, l’ivresse, l’extase, la danse, la musique, le combat, l’horreur funèbre, le charme de l’enfance, le sacré – dont le sacrifice est l’aspect le plus brûlant – le divin et le diabolique, l’érotisme… » (Ibid., p. 277).
Qu’en est-il de la souveraineté quand chaque individu est devenu un « dead man working » (Cederström, Fleming, 2012) ?
La « communication » représente un rapport de transparence totale entre des personnes, le passage d’une discontinuité propre aux êtres séparés à une continuité telle qu’elle résulte de l’érotisme. La « communication » exige des êtres cherchant à aller au-delà d’eux-mêmes, des êtres déchirés qui communiquent intensément à travers leurs blessures, des êtres « à la limite de la mort, du néant » (Bataille, 1945, p. 44). Cette notion est évidemment à l’opposé de toutes les communications instrumentales que nous connaissons en gestion (marketing, relations publiques, relations avec le personnel…) et va même au-delà du lien social évoqué par les sociologues. Elle a un contenu « religieux » en dehors des dogmes et rituels, ce qui relie les êtres à travers leur intimité et amène à la constitution de « communautés » de cœur comme la Société Acéphale ou le Collège de sociologie dans l’entre-deux guerres. Un être « plein » absorbé dans le travail ou dans sa vie quotidienne ordinaire ne peut être en « communication ».
Les trois notions de « dépense », « souveraineté » et « communication » mises ensemble représentent trois caractéristiques anthropologiques de résistance au management délétère quand il est pouvoir sur les hommes pour leur faire faire ce qu’ils ne souhaitent pas ou ne peuvent pas faire.
L’érotisme, « approbation de la vie jusque dans la mort » (Bataille, 1957, p 17), revêt trois formes, l’érotisme des corps (la passion sensuelle), l’érotisme des cœurs (la passion amoureuse) et l’érotisme sacré (les sacrifices). Comment est-il transformé voire détruit à l’heure du capitalisme numérique des plateformes et plus généralement du « néolibéralisme » consumériste et marchandant toutes les relations humaines ? Que devient l’érotisme des corps avec les sites d’escorting, et l’érotisme des cœurs avec les sites de rencontre internet ? Par ailleurs, l’érotisme comme « transgression des interdits » (Bataille, 1957, p. 250) peut-il nous aider à penser la sexualité dans les organisations ?
Bataille a entretenu un rapport critique avec plusieurs philosophes. Sa référence la plus constante est Nietzsche qu’il veut à tout prix détacher de tout lien avec l’antisémitisme et le nazisme. Il y a aussi Hegel qu’il connaît surtout à travers le séminaire d’Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l’esprit avec lequel il entretiendra une correspondance et des échanges intellectuels approfondis. Il a lu, commenté et critiqué Marx dont il retient l’analyse économique mais qu’il pense devoir compléter par la sociologie du don et du sacrifice de Marcel Mauss, le potlatch lui semblant une forme typique de dépense improductive, et par la psychanalyse, même s’il la critique par ailleurs. Il a fortement influencé Jacques Lacan avec lequel il a eu des liens intellectuels et familiaux.
Il partage avec certains auteurs en sciences de gestion le souhait d’une interdisciplinarité non seulement entre les sciences humaines et sociales mais même avec les sciences de la nature. Il écrivait ainsi au début de La Part maudite :
« Ce premier essai aborde en dehors des disciplines particulières un problème qui n’a pas encore été posé comme il doit l’être, à la clé de tous ceux que pose chaque discipline envisageant le mouvement de l’énergie sur la terre, – de la physique du globe à l’économie politique, à travers la sociologie, l’histoire et la biologie. Ni la psychologie, ni généralement la philosophie ne peuvent d’ailleurs être tenues pour indépendantes de cette question première de l’économie. Même ce qui peut être dit de l’art, de la littérature, de la poésie est en rapport au premier chef avec le mouvement que j’étudie : celui de l’énergie excédante, traduit dans l’effervescence de la vie. » (Bataille, 1949, p. 20).
Ce souci pluridisciplinaire, on le retrouve dans les motifs de création de la revue Critique, d’une exceptionnelle longévité car elle existe encore 75 ans après sa naissance en 1946 :
« Il faudrait que la conscience humaine cesse d’être compartimentée. Critique cherche les rapports qu’il peut y avoir entre l’économie politique et la littérature, entre la philosophie et la politique. » (extrait d’un entretien au Figaro Littéraire cité par Surya, 1992, p. 450).
Bataille aura aussi été un homme de revues. En dehors de Critique qu’il créa, il y eut celles auxquelles il participa parfois en les subvertissant de l’intérieur (Documents), parfois en y développant des idées éloignées de celles de son comité éditorial (La Critique sociale marxiste antistalinienne de Boris Souvarine), parfois en créant une communauté sacrificielle (Acéphale)… Dans toutes, régnaient une incontestable liberté de penser, le souci de développer des idées souvent originales, des échanges parfois polémiques et évidemment un total détachement par rapport à des soucis de carrière et de recherche de rentabilité. La comparaison pourrait être fructueuse avec nos revues académiques.
Enfin, Bataille effectue régulièrement et sous diverses formes une critique de la science et du langage discursif estimant qu’ils masquent le réel, notamment tout ce qui est excédant, irrationnel, ce qu’il appelle les éléments hétérogènes. En ce sens, la langue managériale serait à mettre en cause dans sa prétention scientifique à homogénéiser les phénomènes d’oppression et de pouvoir et à rationaliser ce qui ne peut l’être dans les organisations.
L’écriture de Bataille cherche à échapper à cette rationalisation en recourant de façon performative à une langue souvent poétique et volontiers paradoxale. Ce premier colloque en France (et probablement à l’échelle internationale) sollicitant la pensée de Bataille pour une critique de la gestion d’entreprise et des organisations vise un double objectif :
- Mieux faire connaître cette pensée aux chercheurs, aux étudiants et au public en général qui s’intéressent aux problèmes rencontrés dans les entreprises et les organisations.
- Initier des travaux de recherche critiques en sciences de gestion, voire plus largement en sciences sociales, en sollicitant la « valeur d’usage de Georges Bataille » pour reprendre la belle expression de Jacques Henric dans l’introduction au numéro spécial d’artpress2 (2016) qui lui a été consacré.
Programme
Mercredi 9 mars
8h30- Petit déjeuner d’accueil
9h-9h30 Présentation du colloque
Emmanuelle Dubocage (présidente de l’IRG) – François De March (SPSG et IRG) – Jean-Paul Dumond (IRG)
9h30- 10h45 Bataille, l’art et la psychanalyse
- Marina Galletti, professeur de littérature française, Université Roma Tre : « L’homme de l’art souverain (Georges Bataille la dépense et le sacrifice) »
- Élisabeth Roudinesco, historienne (HDR), chargée d’un séminaire d’histoire de la psychanalyse à l’ENS (Ulm) : « Bataille, Lacan : la part obscure »
10h45 Pause
11h15-13h Une critique anthropologique du travail et du management
- Michèle Richman, professeur émérite d’études françaises, University of Pennsylvania, Philadelphia : « Bataille Interruptus : Technique pour aborder les paradoxes de la souveraineté »
- Jean-François Chanlat, professeur d’université émérite, Université Paris-Dauphine PSL : « La contribution de Georges Bataille à une anthropologie élargie du management et des sciences de gestion »
- Eric Gautier, maître de conférence, École des Ingénieurs de la Ville de Paris : « Responsabilité sociale et environnementale : la part des entreprises, la part des salariés. Réflexions à la lumière de la pensée de Georges Bataille »
13h-14h Repas
14h-14h45 Film en relation avec Bataille
14h45-16h Bataille et les problèmes du travail
- François De March, chercheur associé IRG, Université Paris-Est Créteil : « Les suicides au travail : un retour des sacrifices humains ? »
- Aurore Giacomel, enseignant-chercheur en gestion, Laboratoire GRANEM, Université d’Angers : « Réflexion sur le vide métaphysique dans les organisations, pour un Homme souverain comme voie alternative du progrès humain »
16h- Pause
16h30-17h45 Le travail et le jeu dans les organisations
- Christian Walter, professeur HDR, Kedge BS, chercheur associé au Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne (Univ. Paris 1-Panthéon Sorbonne, ISJPS) : « Le jeu avec le je »
- Frédéric Porcher, agrégé et docteur en philosophie, chercheur associé au centre HIPHIMO de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : « Georges Bataille : une critique sans réserve du monde du travail »
Jeudi 10 mars
8h30- Petit déjeuner d’accueil
9h -10h45 Bataille and the critical management studies (session in English)
- Alf Rehn, professor of innovation, design, and management, University of Southern Denmark : “Bataille and the Poverty of Innovation Theory”
- Stephen Linstead, professor of Management Humanities, University of York: « Rolling in the Aisles: Organizational Laughter and the Ethics of the Margin »
- Eleonora Montagner, (Burgundy School of Business), Ilaria Fornacciari, (Burgundy School of Business), Ryan Taylor (University of Glasgow) : “The Blind Spot of Vision. Reflecting on visual perspective and accountability with Georges Bataille”
10h45 Pause
11h15-13h Une critique épistémologique
- Andreu Solé, professeur émérite, École des HEC : « La pensée de Georges Bataille peut-elle nous libérer de la « cage », à savoir « la réalité économique » ? »
- Jean-Paul Dumond, professeur des universités, Université Paris-Est Créteil : « La connaissance, une lettre d’or tachée de sang jetée au firmament : Bataille et les paradigmes épistémologiques »
- Cédric Mong-Hy, professeur de culture générale, École supérieure d’art de La Réunion, chercheur associé, Université de la Réunion : « Le bétail cyborg et l’acéphale. A quoi diable mettons-nous notre énergie ? »
13h-14h Repas
14h-15h15 L’érotisme et l’amour
- Marco Donato, professeur assistant à Burgundy School of Business et Christine Noël Lemaitre, Maitre de conférences HDR en philosophie, enseignant-chercheur à l’IDRAC Business School : « Que devient l’érotisme des cœurs à l’ère des plateformes de rencontre ? »
- Eugène Enriquez, professeur honoraire de l’Université Paris VII : « L’analyse économique est-elle contre l’amour ? » (sous réserve)
15h15-Pause
15h45-17h30 Bataille et ses contradicteurs
- Laurent Bibard, professeur à l’ESSEC, département Management, Directeur de la filière Management et Philosophie : « Se donner à l’excès comme moyen d’en sortir »
- François L’Yvonnet, philosophe et éditeur : « Baudrillard lecteur de Bataille : de la dépense à l’excès »
- Emmanuel Gabellieri, professeur HDR à la Faculté de Philosophie, Université Catholique de Lyon : « Excès, Dépense et Don chez G.Bataille et S.Weil – Vers un type de management anti-utilitariste ? »
17h30-18h Clôture du colloque
Les présentations seraient accompagnées de lectures de textes de Bataille.

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