« Noli me tangere ». À propos d’Intouchables (2011) d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Le film Intouchables (2011) d’Éric Toledano et Olivier Nakache a été vu par 20 millions de spectateurs en France et 50 millions dans le monde. Alors que se terminent les Jeux paralympiques de Paris, je voudrais suggérer un rapprochement possible entre le succès de ce film et la joie observée pendant ces derniers jeux, en proposant du film une lecture différente de celles qui avaient été faites au moment de sa sortie, pour montrer son actualité pour aujourd’hui encore.

Cet article a été publié dans la revue Esprit [en ligne] ICI.

À l’époque, on avait attribué le succès du film au résultat efficace d’une comédie particulièrement réussie doublée par une sorte d’ode sociale que personnifiait le couple constitué des deux protagonistes principaux de cette superbe histoire, le riche tétraplégique et l’immigré sénégalais. Pourtant, avec un usage partiel de ces ingrédients (amitié et décalage social), le second film d’Éric Toledano et Olivier Nakache, Samba (2014), avait eu moins de succès. Comme si un ingrédient particulier d’Intouchables avait disparu dans Samba. De quoi s’agit-il ?

Le rapport au corps dans un monde postmoderne

Il est toujours difficile de tenter d’expliquer a posteriori un immense succès : les explications causales semblent le rendre inévitable alors qu’il était parfaitement imprévisible. Pourtant il reste cependant possible de rendre compte de phénomènes comme les best-sellers ou les films à grand succès au moyen de la notion de résonance culturelle. Le philosophe Michael Walzer a montré dans un ouvrage paru en 1985, Exodus and Revolution, l’influence du thème biblique de l’exode sur la pensée occidentale. Selon lui, quand des productions culturelles entraient en résonance avec ce thème, elles étaient immédiatement entendues pour cette raison. Dans un article paru en 1989 [1], le sociologue Michael Schudson systématisa cette analyse par la notion de résonance culturelle entre des idées et des sociétés : aux yeux du grand public, une idée qui entre en résonance culturelle avec un état donné d’une société devient pertinente. Le grand succès d’un film viendrait ainsi de la mise en forme de certaines expériences clés de la société dans laquelle il se diffuse. Selon cette analyse, quelle aurait été la pertinence d’Intouchables que n’aurait pas eu, ou moindrement, Samba ?

Ma proposition est la suivante. Le succès d’Intouchables n’est pas à chercher principalement dans la parabole sociale par ailleurs magnifiquement déployée par Eric Toledano et Olivier Nakache, mais dans l’espérance de la résurrection des corps que ce film nous suggère, en retraitant, dans le sens de la résonance culturelle, le schème chrétien de la mort et de la résurrection du Christ au moment de la passion et du dimanche de Pâques. Il ne s’agit évidemment pas de dire que ce film prétendrait décrire une parabole du moment pascal, mais de considérer que, selon la théorie de la résonance culturelle, l’histoire qu’il nous montre va « comme un gant » à une société postmoderne en recherche de repères de sens, dans laquelle le corps et la sexualité ont pris une grande importance en raison même de la structure postmoderne individualiste des relations sociales, ce phénomène étant accentué par la place de plus en plus grande prise par les échanges électroniques sur les réseaux appelés sociaux. Pour le dire autrement, Intouchables ne serait pas seulement un récit poignant qui repose sur l’histoire vraie de Philippe Pozzo di Borgo (François Cluzet) et Driss (Omar Sy), pas seulement une superbe parabole sur l’abolition des barrières sociales par l’amitié hors du commun qui unit les deux personnages dans une situation complètement imprévisible, pas seulement un film extrêmement bien monté au rythme narratif qui ne faiblit pas dans une construction visuelle serrée qui alterne des moments d’intensité émotionnelle forte avec des moments de légèreté humoristique, mais aussi, et plus fondamentalement, un hymne au corps et à sa résurrection, et en particulier au corps blessé. En cela, Intouchables résonne avec les jeux paralympiques.

Considérons le titre du film et ses sens possibles. Les Intouchables sont en Inde les parias, ceux qui ont des métiers impurs, qu’on ne touche pas pour cette raison. On est intouchable socialement car personne ne cherche à vous rencontrer, comme Driss dans le film, une barrière sociale. Mais on peut aussi relier le titre aux mots que Jésus adresse à Marie-Madeleine le matin du dimanche de Pâques (le dimanche de la résurrection) alors qu’elle le cherche encore dans le tombeau vide et qu’il n’est déjà plus là : noli me tangere (« ne me touche pas »).  Cet épisode de l’évangile de Jean renvoie au toucher et à son interdit. Car « ne me touche pas » sont aussi des mots qu’on entend dans des situations de violence ou de peur de l’autre, ou encore de désir sexuel refusé. Par exemple le récit autobiographique de Marie L. dans lequel elle relate les violences sexuelles qu’elle a subies s’intitule précisément Noli me tangere (La Musardine, 2001). Cette signification linguistique s’accorde bien avec le personnage de l’épisode évangélique : Marie-Madeleine représente la figure sensuelle de l’amante, un thème connu dans la littérature ou l’iconographie occidentales, une topique des tensions de la chair face au désir du corps. Comme si le contact charnel, le toucher, contenait son propre danger, celui d’une aspiration dans le désir de l’autre. Or ici, le corps (de Philippe) ne ressent plus rien, l’accident de parapente ayant supprimé toute sensation corporelle des pieds jusqu’à la base du cou.

Corps et désir

Mais si le corps ne ressent plus rien, le désir est toujours présent. Par un mystère que le film suggère mais ne dévoile pas, l’incarnation poursuit son cheminement dans un corps inerte tendu par le désir de vivre. On le voit dans un grand nombre de scènes : dans l’avion, en parapente (magnifiques scènes où la pesanteur de la gravitation terrestre qui enferme le corps est comme annihilée par les prodiges des savoirs modernes qui libèrent l’homme d’ancestrales contraintes), dans la Maserati Quattroporte dont la vitesse fait défiler les paysages sans l’obstacle de la lenteur, lorsque (autre superbe scène) le fauteuil roulant accéléré traverse la passerelle du Ponts des Arts à 12 km/h. Ces scènes nous présentent une sorte d’affranchissement des pesanteurs du corps, arraché à une condition dorénavant marquée par l’absence de réponse de la chair. De la même manière, au-dessus des montagnes du Beaufortain, un ballet aérien fait oublier l’attraction terrestre. Une vie aérienne semble possible, comme les anges dans le ciel, ces purs esprits qui n’ont pas de corps. Mais voilà, nous ne sommes pas des anges, nous avons un corps. Il faut ensuite revenir au sol, redescendre du ciel sur la terre. Et la terre est parfois dure. Le désir de vivre peut s’enliser.

Driss alors entre en scène : sur terre, pour Philippe, avec un corps qui ne répond plus, il faut un autre corps. Cela va être celui de Driss, qui va prêter à Philippe ses mains, ses jambes, sa force. Dans une autre scène extraordinaire, Driss agrippe Philippe en le serrant contre lui pour le transporter, telle une déposition de croix inversée. Une surrection. Mais il ne s’agit pas d’être désincarné. De la même manière que Philippe ne pourrait être un esprit sans corps, Driss ne pourrait être un corps sans esprit. Et ainsi va s’opérer une merveilleuse rencontre des personnes, par un rapprochement des corps et des esprits, d’où naîtra une amitié dont le film montre bien à la fois comment elle devient forte et comment elle se construit, en insistant sur un aspect très intéressant et apparemment paradoxal : la bonté et l’absence de pitié chez Driss, qui permet à Philippe de retrouver progressivement une relation normale aux autres. Le film dépeint cela avec justesse et finesse par des scènes comiques qui voient défiler les autres candidats aides-soignants, raidis dans des postures convenues de pitié sociale sans réelle compassion. L’attitude de Driss remarquablement juste – et en cela réparatrice, représente un véritable enseignement pour le regard sur le corps blessé. Ainsi Philippe embauche Driss.

La chair n’est pas qu’un obstacle, c’est aussi le lieu de la rencontre avec l’autre, et en particulier la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, la rencontre sexuée ou sexuelle. Dans des dialogues et des scènes à nouveau extraordinairement justes, où la pudeur et la crudité voisinent en périchorèse, Driss permet à Philippe de passer de la résignation à une vie sexuée sans sexe, à une expression sexuelle de ses limites corporelles. La légèreté et l’humour de ces scènes du film est comme la trace de leur profonde justesse humaine. Le déjeuner de Philippe au restaurant du Grand Hôtel de Cabourg avec Éléonore apparaîtra comme un accomplissement de cette réincarnation. Dans une autre magnifique image (mais le film en contient tellement que l’on se répéterait si l’on devait les recenser toutes), à travers les vitres du restaurant, laissant Philippe et Éléonore, Driss s’éloigne comme l’artisan discret de ce moment de vie qu’il a fait émerger.

La promesse de la vie

Et finalement la promesse de la résurrection du corps semble intimement associée à cette parole paradoxale : « Ne me touche pas ». Se rendre intouchable pour l’autre, n’est-ce pas aussi lui permettre de vous rejoindre après un détour par la parole pour autant que le corps ne soit pas évacué ? De laisser du temps à la prise en compte du corps, temporalité qui se déploie le long d’une parole nécessaire. Comment toucher de façon juste un corps blessé ? Quels sont les gestes et les regards justes devant le corps blessé ? On a vu dans ces jeux paralympiques comment la reconstruction des personnes handicapées s’est effectuée par le retour du corps. Philippe et Driss sont l’un pour l’autre intouchables pour deux raisons différentes. Une raison physique pour Philippe, une raison sociale pour Driss. Mais leurs corps sont présents et, pour cette raison, ils peuvent se rejoindre. On assiste alors à une sorte de miracle, la réconciliation des contraires, un horizon épiphanique incarné par la figure de Marie-Madeleine qui synthétise en elle à la fois le péché et la repentance, la volupté et le renoncement, la mondanité et l’érémitisme, et qui advient entre Philippe l’aristocrate parisien et Driss l’immigré banlieusard, qui l’un et l’autre se rejoignent dans un désir de vie intense et une exigence sans limites et sans concessions. De cette rencontre naît la vie, qui en était aussi à l’origine.

Ainsi Intouchables « touche » précisément un nerf sensible de notre société : la transformation de l’intimité (selon le titre de l’ouvrage d’Anthony Giddens) issue des bouleversements de la postmodernité individualiste et ses conséquences sociales et psychologiques négatives. L’immense succès du film comme la joie déferlante observée pendant les jeux paralympiques de Paris montre à la fois une attente affamée de relations différentes et l’espérance profondément ancrée qu’un autre monde doit advenir que celui de la terrible solitude qui semble représenter l’horizon inexorable de l’individu postmoderne. Comme les jeux paralympiques, Intouchables montre qu’il est possible d’espérer autre chose que cette solitude, et quelle est la place fondamentale du corps dans cet autre chose. Ce qui, à l’heure des réseaux électroniques des échanges sans corps et des fantasmes sur l’intelligence artificielle, est une bonne nouvelle.


[1] “How Culture Works: Perspectives from Media Studies on the Efficacy of Symbols”, Theory and Society, Vol. 18, No. 2, 1989.

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